Mon passage au Real Madrid a été l’un des plus importants de ma vie. J’ai grandi à bien des égards au Real Madrid. Nous avons vécu la tragédie de perdre un joueur très spécial, Fernando Martín, dans un accident de la route. Ces trois jours ont été les plus émouvants de ma vie.
Des mots forts de la part de George Karl lors de son discours d’intronisation au Hall of Fame en 2022. Ancien meneur des Spurs puis rapidement entraîneur de Cleveland, Golden State, Seattle, Milwaukee, Denver et Sacramento, il aura connu une parenthèse souvent oubliée, en Europe, sur le banc du Real Madrid.
George Karl n’avait que très peu de connaissance sur le basket européen, et sur l’Europe de manière générale. Bien qu’en 1971, alors joueur de North Carolina, il mettra les pieds pour la première fois en Europe, et à Madrid, pour le Christmas Tournament, un mini-tournoi amical organisée par la FIBA de 1966 à 2006.
Les hommes de Dean Smith battront difficilement les madrilènes 83-77, avec trois futurs Hall of Famer côté U.N.C : Bobby Jones, Bob McAdoo, et George Karl. Deux coéquipiers qu’il porte en haute estime, puisqu’ils font parti de sa Dream Team universitaire sauce Tar Heels, avec Brad Daugherty, Sam Perkins et Michael Jordan.
Un Yankee à la Maison Blanche
Après deux passages mitigés mais encourageant en tant qu’entraîneur principal en NBA, à Cleveland tout d’abord, de 1984 à 1986, alors qu’il n’a que 33 ans, et dans ce qui était considéré à l’époque comme « le pire club et la franchise la plus mal gérée du basket-ball professionnel » (New York Times), puis ensuite à Golden State, sous l’égide de son ami et mentor Don Nelson, de 1986 à 1988, George Karl connaîtra un petit passage à vide : malgré de solides connexions dans la Grande Ligue, le téléphone ne sonne plus. Du moins pas pour être entraîneur numéro un en NBA.
En attendant, il entraîne avec succès les Patroons d’Albany, en CBA, ligue mineure de l’époque (Patroons qui auront vu passer le grand rival de Karl, Phil Jackson, de 1982 à 1987, et le Zen Master y gagnera un titre, forcément, en 1984). Financièrement, le poste lui offre un salaire quatre fois inférieur à ce que pouvait lui offrir la NBA. Alors, lorsque le Real tente le coup pour faire un venir un entraîneur étranger, Karl se positionne : les salaires des gros clubs européens, pour les joueurs et entraîneurs vedettes, sont très intéressants : 200 000$ la saison, avec logement, voiture et les impôts pris en charge par le club. Mieux qu’aux États-Unis.

Son premier passage sera anecdotique, un échec complet du point de vu sportif. Lors de cette première année 1989-90, le Real ne sera pas champion. Il fera une bonne saison régulière mais échouera lors des phases finales : troisième de la Liga, demi-finaliste de la Coupe d’Espagne, et défaite en finale de la Coupe des Coupes contre le Bologne d’Ettore Messina. Résultat : ¡Está despedido, señor Karl!

Le drame Fernando Martín
Mais l’aspect sportif de cette première année à Madrid passera au second plan, car un événement tragique viendra marquer à jamais l’entraîneur américain. Cela concerne Fernando Martín Espina, star du Real, que Karl comparera à James Dean, premier espagnol à avoir porter un maillot NBA (quelques matchs avec Portland en 1987).
Martín était suivi internationalement depuis les J.O de 1984 à Los Angeles et la médaille d’argent obtenue en finale face aux américains médaillés d’or. En NBA, il se blesse rapidement et ne s’adaptera pas au basket américain, et rentre en Espagne, accueilli en héros par tout un pays. En 1989, Fernando a 29 ans. Son frère cadet, Antonio Martín, joue à ses côtés au Real, et prend son relai en sélection nationale.
Un mois après le début de la nouvelle saison, le Real joue à domicile contre Saragosse, le 3 décembre à 18h, un dimanche. Fernando était blessé et n’allait pas jouer. Il quitte son domicile un peu avant 15 heures au volant de sa Lancia Thema, une berline d’apparence banale mais dotée d’un moteur V-8 Ferrari. Il a eu un accident sur l’une des principales autoroutes de Madrid, la M-30. Fernando décédera quelques heures plus tard, le match sera annulé et c’est tout Madrid qui pleure sa star.
Le choc et l’émotion en Espagne sera comparable au décès de Kobe Bryant en 2020, selon Quique Villalobos, ancien coéquipier et ami de Fernando. Le numéro 10 de Fernando sera retiré par le Real. Karl place cet événement et les trois jours qui ont suivis (jusqu’aux funérailles) comme étant l’épisode le plus marquant de son existence, devant la naissance de ses enfants.

Aller / Retour
Retour aux U.S.A, mais pas en NBA : aux Patroons d’Albany en CBA (qu’il a déjà entraîné lors de la saison 1988-89). Son salaire est divisé par deux, mais George se refera une santé en gagnant l’intégralité des 28 matchs à domicile, et finira élu coach de l’année.
Suffisant pour que le Real lui redonne une chance, faute d’offre en tant qu’entraîneur principal en NBA, George accepte de revenir en Espagne pour cette saison 1991-92, avec une belle augmentation salariale (250 000$, soit plus que son salaire aux Warriors).
Après le licenciement de George, le Real avait engagé un autre américain, Wayne Brabender, joueur historique de Madrid des années 70, mais qui sera rapidement licencié. Son remplaçant, Ignacio Pinedo, fera une crise cardiaque en plein match, et décédera après être plongé dans le coma, à 66 ans. Sordide alignement des planètes pour George.
Les joueurs madrilènes sont ravis, positivement marqués par leur année avec l’américain, et probablement soudés par la perte tragique de Fernando. Et cette fois, les madrilènes gagneront la Coupe d’Europe (C2) à Nantes face au PAOK de Dušan Ivković, mais ne remporteront toujours pas le championnat. La relation avec la presse locale et le président Ramón Mendoza se détériore rapidement. Peut-être que retourner en Espagne avait été le déménagement de trop pour George et sa famille. San Antonio, Great Falls, Cleveland, Oakland, Albany, Madrid, Albany à nouveau, Madrid à nouveau… huit adresses en onze ans.
Karl perd espoir de retrouver la NBA, le mal du pays est là. De ses deux saisons en Espagne, il n’apprendra pas un mot de la langue locale, et si sa famille se plaît bien à Madrid, le déracinement se fait sentir. S’il faut rentrer aux U.S.A, quitte à devenir assistant ou coach universitaire, soit. Jerry Krause GM des Bulls, lui passera bien un coup de fil début janvier 91, mais pas pour lui proposer un job, plutôt pour avoir son avis sur deux joueurs européens qu’il supervisait, Arvydas Sabonis et Toni Kukoč.
Mais juste avant la fin de cette saison 1991-92, un second appel sera lui décisif. Et au grand dam de ses joueurs, mais avec soulagement pour la direction et le président Mendoza, Karl partira, laissant son adjoint finir la saison, pour retrouver son but ultime.
La suite, bien connue, s’écrira du côté de Seattle et des SuperSonics pour George Karl.
Bonus : L’épisode Dražen Petrović

À Madrid, George aura sous ses ordres, le temps d’un camp d’entraînement de six semaines, la légende Dražen Petrović, juste avant son départ pour la NBA et les Portland Trail Blazers, fin 1989.
Drazen laissera à son éphémère entraîneur américain sa propre voiture, qui n’était pas une Lada 2101 mais une Porsche. Bon camarade le Petro ! Le croate qui connaîtra une fin tragique similaire à celle de Fernando Martín, quatre ans plus tard dans un terrible accident sur une autoroute allemande.
George Karl – Bilan au Real Madrid :
Premier passage (1989-1990)
- Coupe Saporta : Finaliste : Défaite contre Knorr Bologne
- Liga ACB : 3ᵉ place
- Coupe du Roi : Élimination en demi-finales
Deuxième passage (1991-1992)
- Liga ACB : Quitte le club en cours de saison : l’équipe termine vice-championne sous Clifford Luyk
- Coupe Saporta : Victoire en finale contre le PAOK Salonique (65-63) – Trophée remporté après son départ





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