Né en 1929 à Dragutinovo, rebaptisé Novo Miloševo depuis 1946, Ranko fut comme une immense majorité de ses confrères, joueur avant d’être entraîneur. Seulement, il comprend très vite que sur le terrain, son apport sera insuffisant. Alors joueur du KK Radnički, à Belgrade, âgé seulement de 25 ans, il prend la tête de l’équipe, mais sur le banc. Sous ses ordres, on retrouve une autre légende du basket-ball yougoslave, Dušan Ivković. Après quelques années de service à Radnički, il occupe le poste d’entraîneur adjoint d’Aleksandar Nikolic au sein de l’équipe nationale à la fin des années 1950. Assistant-coach, Žeravica participe au tout premier grand succès international de la Yougoslavie : la médaille d’argent à l’EuroBasket de 1961 à Belgrade, suite à une défaite 53-60 face à l’URSS en finale. S’il a par la suite été un infatigable entraîneur de club, avec un palmarès certes peu fourni en 50 ans de pratique, on retiendra évidemment davantage son parcours fécond à la tête de la sélection nationale.
Retour en quelques points clefs sur la carrière de Ranko Žeravica.
1966 : Le Chili et la médaille fantôme
Pour sa première expérience en tant que numéro un à la tête de la Yougoslavie, Žeravica remporte très vite une médaille, rarement célébrée, mais dont il tire fierté. Il s’agit d’un championnat du monde non reconnu officiellement, qui se déroule en avril 1966. La Coupe du monde de la FIBA était initialement prévue à Montevideo, en Uruguay, mais en raison du climat politique instable et de l’inflation galopante, l’Uruguay demande à la FIBA de reporter le tournoi à 1967, une requête acceptée par l’instance dirigeante du basket mondial. Mais pour compenser les équipes qui sont déjà en pleine préparation, une compétition non officielle est organisée.
Suite à la première phase, les douze meilleures équipes, ainsi que le pays hôte, le Chili, participent au tournoi final à Santiago. La Yougoslavie triomphe devant l’URSS et les États-Unis, avec Radivoj Korać en scoreur vedette, suivi du Chilien Juan Guillermo Thompson et de l’Espagnol naturalisé Clifford Luyk. Cette victoire marque la première médaille de Žeravica en tant qu’entraîneur principal, même si elle ne sera jamais officiellement reconnue.

Pour sa troisième participations aux Jeux, après Rome et Tokyo, la Yougoslavie est loin d’être favorite. Un an avant, une maigre neuvième place aux championnats d’Europe à Helsinki est considérée comme un fiasco total, après l’argent aux Championnats d’Europe de Moscou en 1965 et l’or aux Championnats du monde non officiels au Chili en 1966. Le changement de génération n’y est pas pour rien, et malgré les critiques, Ranko assume pleinement le choix de sélectionner des jeunes joueurs prometteurs, mais pas encore mûrs pour les très haut niveau.
Car l’équipe a bien changé par rapport à celle de Tokyo 1964. À la place de Sija Nikolić, Nece Đurić, Pino Đerđa, Rica Gordić, Kovačić et Džimi Petričević (les joueurs qui ont rendu célèbre le basket-ball yougoslave au début de la décennie), sont apparus les jeunes et prometteurs Krešimir Ćosić, Damir Šolman ou encore Miško Čermak (futur entraineur d’Antibes et du Stade Français). Cinq joueurs sélectionnés n’ont que 19 ans. Ranko les connaît bien pour les avoir entraînés en tant que juniors. Après un solide tournoi de qualification à Sofia (trois joueurs seront élus dans le cinq de ce tournoi, Ćosić, Daneu et Čermak, aux côtés du français Jean-Pierre Staelens et du finlandais Limo).
Dans le cadre de la préparation, il emmène l’équipe dans les montagnes macédoniennes pour que les joueurs s’habituent à l’altitude, et programme des entraînements à trois heures du matin pour qu’ils s’adaptent à l’heure locale. Quelques changements (Skansi – futur coach du Benetton Treviso battu par le CSP Limoges en finale de la C1 1993 – et Ražnatović à la place de Pazmanj et Kapičić), et une première victoire 96-85 face au Panama, malgré 28 points du meneur Peralta Davis. Nouvelles victoires face à Porto Rico, 93-72 puis contre le Sénégal 84-65 (avec notamment 27 points pour Cvetković).
Le gros morceau est évidemment Team USA, et sans surprise, défaite 73-58, emmené par Spencer Haywood et Jo Jo White, auteur de 24 points. Phase de groupe terminée en beauté avec trois victoires contre l’Espagne, l’Italie et les Philippines. Pour les demi-finale face à l’URSS, les hommes de Žeravica partent en outsider. Mais devant 22 000 spectateurs à Mexico, c’est une place en finale que les yougoslaves vont aller chercher, battant les soviétiques 63-62, une première !
Face aux américains, pas de miracle. Défaite honorable 65-50, avec trois points de retard seulement à la mi-temps . Mais au retour des vestiaires, les universitaires enclenchent un terrible 17-0 pour mettre fin au suspens. Cela reste mieux que la rouste 104-42 de 1960 en demi-finale à Rome, et c’est surtout une défaite en finale apportant l’argent pour la Yougoslavie, la toute première médaille olympique pour la nation slave.

Pour ces premiers championnats du monde organisés en Europe, c’est la Yougoslavie qui reçoit, à Ljubljana. Depuis la première Coupe du monde en 1950 à Buenos Aires, toutes les compétitions se sont déroulées en Amérique du Sud. En 1970, douze équipes étaient divisées en trois groupes (Sarajevo, Split, Karlovac) et la Yougoslavie, en tant qu’hôte, accédait directement au groupe final à Ljubljana. Format avantageux !
Après avoir remporté la médaille d’argent à l’EuroBasket en 1969, Žeravica et ses joueurs ont leur chance. Au premier tour, match difficile contre l’Italie, gagné 66-63, sous les yeux de Tito, depuis la loge présidentielle de la salle Tivoli. Ćosić sort un petit 29 points et 22 rebonds. À la suite, le Brésil encaissera un large 80-55 au dépend des locaux, alors que ces mêmes brésiliens restaient sur une belle victoire sur l’URSS. Victoires également face à la Tchécoslovaquie et l’Uruguay.
Pour le sixième et avant dernier match du championnat, les yougoslaves jouent les USA. Une victoire et c’est l’or assuré. Côté américain, les jeunes Bill Walton et Tal Brody (future icône du Maccabi Tel-Aviv) forme le duo de choc. Le match est serré mais les yougoslaves resteront devant tout du long. Victoire 70-63, c’est la première médaille d’or pour le pays hôte. Dans le dernier match, qui ne comptait que pour du beurre, ils se feront battre 87-72 par les soviétiques, qui finiront à la 3ème place de ce championnat, derrière le Brésil. La fête est totale, d’autant que le basket commence à être retransmis à la télévision, rassemblant davantage de gens. Malheureusement, trois jours seulement après avoir remporté la médaille d’or, le pivot Trajko Rajković meurt des suites d’une malformation cardiaque.

1974-1976 : L’expérience barcelonaise
En 1974, il est autorisé à travailler à l’étranger par le ministre de l’intérieur Slavko Zečević (qui n’était autre que son président au Partizan !), ce qui était l’usage à l’époque. Ranko débarque donc à Barcelone en mai 1974, avec un permis valable deux ans.
Eduardo Portela, qui deviendra plus tard président de l’ULEB, est un homme clé du FC Barcelone et décide de l’engager. Bien loin du mastodonte actuel, le FC Barcelone des années 70 n’est pas un modèle de professionnalisme, Ranko aura l’impression en arrivant d’entraîner des joueurs de handball, deux à trois fois par semaine.
L’expérience commence mal, puisqu’il se fait cambrioler son appartement. Son arrivée détonne, et les malfaiteurs cherchent l’argent du contrat. Ensuite, son meilleur joueur, The Black Panther, l’américain Charles Thomas (présumé mort pendant 40 ans et retrouvé vivant en 2021, une histoire incroyable !) se casse la jambe face au Real Madrid. Puis c’est au tour de son épouse Zaga de se casser la hanche lors d’un accident domestique.
Mais les méthodes rudes et professionnelles du yougoslave s’avèrent vite payante, comme l’atteste Eduardo Portela :
C’était un grand homme et un grand entraîneur. Barcelone lui doit beaucoup, car il a changé notre façon de voir le basket, il a ouvert de nouveaux horizons dans le travail avec les jeunes. Ses réflexions sur le basket ont été une grande révélation pour nous tous. Il a laissé une trace profonde et un grand nombre d’amis.
Parmi les jeunes joueurs, il repère un gaucher un peu frêle mais rapide, et en fera rapidement son meneur de jeu : Nacho Solozábal, qui deviendra l’un des meneurs les plus marquants de l’équipe d’Espagne, avec deux médailles d’argent, en 1983 à l’Eurobasket et en 1984 aux Jeux.
L’ailier Manolo Flores et la légende Juan Antonio San Epifanio seront les deux autres locaux que Ranko fera débuter en équipe première. Le Dominicain quintuple champion d’Espagne Chicho Sibilio, naturalisé espagnol et repéré lors d’un match amical, sera signé par Ranko en 1976. De même pour Juan Domingo de la Cruz, argentin de naissance.
En deux saisons, ils ne gagneront aucun trophée. Mais le FC Barcelone reconnaît à l’entraîneur slave la modernisation de la section basket du club, et participera financièrement au projet de musée de Zaga pour son défunt mari dans sa ville de naissance, Novo Milosevo.
1977-1978 : Un Partizan ultra offensif
En 1978, à la tête du Partizan Belgrade, Ranko et ses hommes font une saison mémorable. Sur l’ensemble de l’exercice, le Partizan tourne à 110,5 points de moyenne. Vertigineux !
Après ses deux années à Barcelone, il retrouve donc le Partizan, mené par Dragan Kicanović et Dražen Dalipagić, au sommet de leur forme. En point d’orgue de cette saison, une finale incroyable en Coupe Korac face au Bosna Sarajevo, qui se jouera en prolongation, pour une victoire 117-110, avec 48 points (!) de Dalipagić et 33 de Kicanović. Pour Sarajevo, Mirza Delibašić marque 32 points et Žarko Varajić 22 points. Quelques jours plus tard, à Belgrade, la Bosna s’impose cette fois 109-102 dans un match décisif du championnat, malgré les 48 points de Dalipagić, et remporte le titre national, l’envoyant jouer (et gagner) l’EuroLeague la saison suivante, 1978-79, face aux italiens de Varese.
Le Partizan termine second et il faudra attendre 1996 pour voir Ranko faire gagner à l’une de ses équipes de club un championnat national. Les deux meilleurs marqueurs de la ligue sont évidemment Dalipagić avec 34,4 points de moyenne, et Kicanović avec 33,7. À la fin de la saison, Ranko quitte Partizan, qui remporta en 1979 son deuxième titre de champion, sous les ordres de Dusan Ivković.
Ranko rencontre ses problèmes cardiaques pour la première fois lors de cette saison 1978-79. Les médecins lui conseillent de rester loin du banc pendant un certain temps, mais la bougeotte le prend. Il décide donc d’entraîner le KK Pula, une modeste équipe régionale, loin de la pression qu’il avait au top niveau national.
Parallèlement, il devient conseiller de l’équipe nationale argentine. Pas présent physiquement sur le banc, mais idéologue du projet. L’Argentine s’est qualifiée pour les Jeux olympiques de Moscou, même si elle n’y est finalement pas allée avec le boycott, tandis que Ranko a accepté l’invitation de la Fédération yougoslave pour revenir aux affaires sur le banc de la sélection, après un championnat d’Europe 1979 mitigé malgré la médaille de bronze, à Moscou.

1980 : L’or olympique
Entre Montréal en 1976 et ces Jeux de Moscou en 1980, trois entraîneurs ont changé à la tête de l’équipe nationale. En 1976, aux Jeux de Montréal, Mirko Novosel obtient l’argent face aux américains. Aleksandar Nikolić est revenu sur le banc pour le Championnat d’Europe en Belgique en 1977 et le Championnat du monde à Manille en 1978. Dans les deux compétitions, les médailles d’or ont été remportées. Pour le Championnat d’Europe 1979 en Italie, l’équipe est confiée à Petar Skansi, qui était l’assistant de Nikolić à Manille. Cependant, la médaille de bronze aux Championnats d’Europe de 1979 a été considérée comme un échec, tout comme les Jeux méditerranéens de Split (battus par la Grèce 74-85 en finale), et Skansi n’est pas reconduit pour les Jeux de Moscou. Le choix s’est porté sur l’ancien tandem Žeravica-Novosel, qui a déjà travaillé ensemble en 1971 et 1972.
Il est évident que la non-présence des américains pour ces Jeux (boycott à la suite de l’invasion de l’Afghanistan par les soviétiques) est une aubaine pour l’Espagne, l’URSS bien sur, l’Italie, et donc la Yougoslavie. L’équipe américaine, la plus jeune jamais constituée, faisait peur : Mark Aguirre, Rolando Blackman, Sam Bowie, Bill Hanzlik, Alton Lister, Rodney McCray, Isiah Thomas, le futur limougeaud Michael Brooks ou encore Buck Williams.
Les absents ont toujours tort. Par rapport à l’équipe qui a remporté le titre mondial à Manille deux ans auparavant, Žeravica n’opère qu’un seul changement, Peter Vilfan est remplacé par Andro Knego. Le début de compétition est idyllique : 104-67 contre le Sénégal, 129-91 contre la Pologne et la phase de poule se termine sur un duel face aux espagnols, 95-91. Au tour suivant, l’Italie est balayée 102-81, tout comme Cuba, 112-84. Le match est supervisé par l’entraîneur soviétique Aleksandr Gomelski, qui a quitté les tribunes après la première mi-temps (J’ai vu tout ce dont j’avais besoin, pourquoi devrais-je perdre mon temps).
Le gros morceau est donc l’URSS de Sergei Belov et les yougoslaves vont faire céder les locaux en prolongation, 101-91. Coup dur pour l’URSS, déjà battue la veille par les italiens. Pour les yougoslaves, le sans faute continue : deux jours plus tard, c’est face au Brésil d’un jeune Oscar Schmidt que la bataille fera rage : 96-95. En finale, sa troisième après 1968 et 1976, la Yougoslavie part favorite, et ça sera bis repetita face à l’Italie, 86-77, dans un match pleinement maîtrisé. C’est l’aboutissement d’une équipe constituée à son tout début par le bâtisseur Ranko Žeravica et qui arrive en 1980 avec des joueurs clés au top de leur niveau, Krešo Ćosić 32 ans, Slavnić 31 ans, Dalipagić 29 ans, Kicanović 27…
Dans la décennie qui a suivi la première médaille d’or, celle du Championnat du monde de Ljubljana, tout a été gagné : trois titres européens, deux titres mondiaux, l’argent aux Jeux Olympiques de Montréal, l’argent au Mondial à Porto Rico et enfin l’or tant désiré à Moscou. En onze ans et onze compétitions, seul les Jeux de Munich en 1972 n’apporteront pas de médaille. Pour Žeravica, ce titre olympique sera la sixième et avant dernière médaille obtenue avec sa sélection (avant le bronze lors des Mondiaux de 1982 en Colombie, pour un dernier round avec son pays).

Svetislav Pešić, sélectionneur de la Serbie depuis 2021, à propos de Ranko :
Žeravica, à mon avis, était l’entraîneur le plus important de notre basket. Il fut le premier coach moderne en méthodologie, technique, tactique, etc. Il a fait plus pour notre basket que quiconque. Il prenait un sac à dos et voyageait beaucoup, il formait des professeurs d’éducation physique dans les écoles, il donnait des conférences en Croatie, en Macédoine et au Monténégro.
En 2015, âgé de 85 ans, cardiaque depuis plusieurs années, Žeravica meurt chez lui, à Belgrade. Infatigable passionné de basket, la nuit précédent sa mort, il regardera en entier 3 matchs avec son épouse Zaga, ancienne internationale yougoslave et de l’Étoile Rouge, puis entraîneure à son tour. Zaga se rappelle même qu’il s’agissait de deux matchs d’Euroleague, et un de NBA.
En son honneur, le Hala de Belgrade, ancienne salle du Partizan, se renommera en Salle des sports Ranko Žeravica (Хала спортова Ранко Жеравица en serbe). Elle accueille les matchs de deux équipes masculines (KK Mega Basket et KK Dynamic) ainsi que ŽKK Partizan, les féminines du Partizan.
Il sera intronisé de son vivant au Hall of Fame de la FIBA, en 2007, la même année que son compatriote Aleksandar Nikolić, considéré comme le père du basketball yougoslave.

Palmarès de club :
- Coupe Korac 1978 avec le Partizan Belgrade
- Champion de Yougoslavie 1996 avec le Partizan Belgrade
Palmarès en sélection nationale :
- Or aux Jeux Olympiques de Moscou en 1980
- Argent aux Jeux Olympiques de Mexico en 1968
- Or à la Coupe du Monde FIBA 1970 de Ljubljana
- Argent à la Coupe du Monde FIBA 1967 de Montevideo
- Bronze à la Coupe du Monde FIBA 1982 en Colombie
- Argent à l’EuroBasket 1971 en Allemagne de l’Ouest
- Argent à l’EuroBasket 1969 en Italie





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