Mon nom de famille est le même que celui de l’apôtre Thomas, dont personne ne sait s’il a vraiment existé ou non. C’est peut-être pour cette raison que je suis devenu un fantôme.
Difficile de se faire un nom lorsque l’on porte deux prénoms. Charles Thomas. Ouvrez le bottin américain, vous risquez d’en trouver quelques wagons. Surnom : Black Panther, dans le genre blase éculé on se place là, pendant du sorcier blanc pour n’importe quel sélectionneur européen d’une nation africaine en football. Et pourtant ! Il n’y a rien de commun dans la vie de Charles Thomas. Et nous devons tout à un coup de fil improbable passé en 2021 par ce brave Charles, à un coéquipier de longue date, du temps des années catalanes.
Car on a cloué les planches du cercueil un peu vite. C’est son ancien coéquipier à Barcelone, le pivot américain Norman Carmichael (décédé quant à lui en 2022 à l’âge de 74 ans, premier joueur professionnel naturalisé par le club, et dont vous pouvez lire le portrait en ces lieux) qui révélera le pot aux roses, en 2021 donc : Charles est bien vivant ! Le croyant mort, Norman sera bien surpris lorsqu’il reçoit l’appel d’une infirmière d’une maison de retraite médicalisée texane, arguant qu’un certain Charles Thomas aimerait lui parler. Ce sont les infirmières qui ont retrouvé la trace de Carmichael en ligne, trouvant son contact sur les réseaux sociaux :
Je suis resté sans voix lorsque j’ai vu son visage lors de l’appel. Je l’ai reconnu à son sourire et à sa façon de parler. Il parlait calmement et n’essayait pas de me convaincre de son identité, il voulait simplement me parler.

Pendant dix minutes, Thomas parle basketball avec son vieil ami, comme si de rien n’était. Il évoque vaguement sa vie après le basket, celle, tristement banale, d’un homme tombé dans la criminalité, ses trafics et son lot de pérégrinations malsaines.
Cela faisait quatre ans que Thomas était pris en charge dans cette maison de retraite basée à Amarillo. Il n’a jamais pris contact avec sa famille, qu’il a clairement abandonné. Charles était marié à Linda, avec qui il aura deux fils, Carlos et Matson, avant de divorcer peu de temps après son départ du Barça, en 1975.
La seule personne avec qui il reprend contact après quarante ans d’errances, c’est ce brave Norman Carmichael, qui lui, a gardé contact avec l’un des fils de son vieil ami, Carlos. Il s’empresse de l’appeler de suite après l’appel de son coéquipier fantôme. Mais Carlos doute légitimement de la nouvelle, et même après avoir lui-même appelé la maison de retraite et parlé avec son géniteur une vingtaine de minutes, il passera plusieurs jours à vérifier qu’il ne s’agit pas d’une mauvaise blague. Charles Thomas lui, relativise :
Mon ami Norman m’a raconté toutes ces histoires sur ma mort… les gens aiment parler de ces choses. Je n’ai jamais pris de drogue. Je n’ai jamais fait que fumer des cigarettes.

Fort de cette révélation improbable, le journal El País, par l’intermédiaire du journaliste David Marcial, a rendu visite à Charles Thomas et l’a interviewé aux États-Unis.
S’il est un parfait anonyme aux États-Unis, Thomas a tout de même laissé une trace dans ce FC Barcelone en reconstruction (notamment sous la houlette du mythique entraîneur yougoslave Ranko Žeravica), un des premiers joueurs afro-américain de la ligue, spectaculaire, gros scoreur (finissant deux fois meilleur marqueur du championnat), popularisant les slams dunks en pays ibérique. C’est d’ailleurs la presse espagnole qui le surnommera Black Panther, lui le pivot de petite taille (201 cm), pouvant jouer ailier fort, décrit comme vif et explosif, montant au cercle avec une rapidité rare pour l’époque.
Californien, Thomas passe quatre saisons universitaires très solides aux Golden Eagles de California State, petite fac de Los Angeles, où il détient les records de rebonds en carrière (1 025) et en saison (395).
Un talentueux, mais ne faisant aucun effort à l’entraînement ou sur son hygiène de vie. Carmichael racontera sur leurs années barcelonaises :
Il m’a dit un jour qu’il était un joueur né avec un nombre prédéterminé de sauts en lui. Il ne voulait pas les gaspiller sur le terrain d’entraînement.

Arrivé en Espagne en 1968, les premières années sont bonnes, au CB San Josep d’abord, puis Barcelone en 1971, comme on a pu le voir, avec succès, même si le Real était encore au dessus ces années là.
Sa dernière année blaugrana sera compliqué : Charles se casse le genou sur une fin de match contre le Real, dans une collision avec le pivot vedette Clifford Luyk, futur entraîneur des merengues. Il ne retrouvera jamais son niveau, le coach Ranko Žeravica n’apprécie pas la fainéantise de Thomas, et Barcelone le coupe. Pas avare de bon mot, Thomas déplore :
L’entraîneur yougoslave nous traitait comme des robots. J’ai appris à jouer sur les terrains de mon quartier. Je n’aimais pas du tout l’idée de m’entraîner deux fois par jour. Le matin et l’après-midi. Il faut savoir s’adapter. Le corps a une date de péremption.

Nous sommes en 1975, il lui aura fallu une année pleine pour se remettre de sa blessure. Il tente un dernier coup en Espagne, à Manresa, club de la province barcelonaise. L’équipe, si elle joue en première division, est moyenne, Charles n’est plus que l’ombre de lui-même et est plus souvent aperçu dans les soirées catalanes qu’aux entraînements. Il finit par se cramer totalement en Espagne en se faisant arrêter pour trafic de drogue, à Ibiza. On le sait fauché, lui qui avait un très beau contrat pour l’époque. Fin de saison, il met un terme à sa carrière de joueur, à 29 ans, et retourne vivre aux États-Unis. Mais pour pas retrouver sa famille. Car personne ne sait où il est. Des connaissances diront l’avoir vu à Mexico, d’autres à New York… C’est à ce moment là que les rumeurs vont bon train : mort d’une overdose pour les uns, tué par balle lors d’un deal de drogue dans le Bronx pour les autres, on parle également d’un braquage de banque qui aurait mal tourné…

Édenté, cul-de-jatte, ruiné, Thomas semble en paix avec lui-même d’après le journaliste. Il lui affirme n’avoir jamais pris de drogues, avoir perdu ses papiers d’identité en revenant sur le sol américain, et ne se voyait pas demander de l’aide. Il enchaînera petits boulots entre Texas et Mexique. Quelques passages par la case prison. Sans-abri, les nuits froides texanes doublées d’une infection cutanée lui coûteront les deux jambes, en 2005.






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