Ah, le Run & Gun. Rien que le terme en jette. On est dans l’esprit accrocheur d’un Shake ‘N Bake de Will Ferrell /John C. Reilly dans Tallageda Nights, ou du surnom du duo Barkley / Mahorn aux Sixers, Thump & Bump. Ça se lit bien, ça sonne bien à l’oreille. Même en français. Cours et tire, c’est d’une simplicité à rendre jaloux les plus obtus des entraîneurs. Est-ce le pendant basket de la balle à l’aile, la vie est belle, cher aux rugbymen et à Pierre Salviac ? Pas vraiment. Le Run & Gun en NBA se veut autre chose qu’une simple figure de style se cantonnant au terrain. Du moins dans son acception moderne. Le Run & Gun, c’est la NBA des années 60, celle des toutes fraîches 24 secondes, de Wilt the Stilt, des Celtics injouables, des moissons de rebonds qui ne seront probablement jamais égalées, et de tant d’autres choses, à découvrir un peu plus loin.
Un homme se consacre depuis plusieurs mois de manière érudite sur cette NBA souvent mal comprise aujourd’hui, à tort considérée par certains comme une ère de « plombiers » (que ces branquignoles, avec un poil dans la main le plus souvent et un petit relent de mépris de classe, nous installent une chaudière de A à Z, et on reparlera). Richard Drie est l’auteur d’une belle série d’articles originaux sur le Run & Gun, à retrouver sur son Substack.
Premièrement est-ce que tu peux te présenter pour les personnes qui vont lire l’interview ?
Je m’appelle Richard Drie, j’ai d’abord commencé sur Twitter avec un compte nommé The Rambis Club. Du coup on m’a beaucoup appelé Rambis au départ mais j’ai finalement cessé d’utiliser ce pseudo. J’ai 44 ans, je suis technicien en plasturgie et formateur et sur mon temps libre j’écris des articles pour le site Le Roster. J’ai aussi fait quelques articles pour Basket Retro. Je vis en Bretagne à quelques kilomètres de la belle ville de Concarneau. Je suis aussi un grand fan de Metal avec mon autre passion qui est la batterie, même si je suis un piètre musicien.
Tes styles et groupes fétiches ?
Trash metal et death metal. Et niveau groupe : Exodus, Slayer, Septicflesh, Death …

Qu’est-ce qui t’a donné envie de raconter cette époque NBA à travers ta série Run & Gun ?
Tout cela c’est à cause de Wilt Chamberlain, le joueur m’a fasciné. Je voulais comprendre comment il a pu autant dominer et comment il a pu réaliser de telles statistiques. En regardant les chiffres il y avait un truc qui clochait que je n’arrivais pas à saisir. Les explications du type, il jouait contre des plombiers, contre des joueurs trop petits ou autres poncifs du genre ne me convenait pas. Pour moi, il y avait forcément autre chose. Quand j’ai enfin découvert le pourquoi, j’ai eu envie de le partager. Car en comprenant le style de jeu des 60’s on peut débloquer un narratif différent de ce qui nous est servi depuis des années. Une autre manière d’aborder la période loin des clichés négatifs comme positifs auquel nous sommes habitués.
Tu avais une idée précise dès le départ de ce que tu voulais raconter avec cette saga, ou ça s’est construit au fil des articles ?
Je me suis vite aperçu qu’il devait y avoir quelques articles pédagogiques pour démystifier la partie statistique. Pour ne pas avoir à répéter sans cesse les mêmes choses. Puis l’idée c’était de faire quelques portraits pour mettre tout cela en application, démystifier les stats de l’époque et proposer un narratif de la carrière de ses joueurs qui malheureusement c’est perdu en route. C’est pour cela que j’ai ouvert le bal des portraits avec Jerry Lucas. Avec son parcours on s’aperçoit qu’on nous raconte souvent les joueurs des 60’s en se basant sur leur stats et quelques anecdotes bien connues. Pourtant en creusant son histoire, on découvre qu’il y a bien plus à dire et que les stats sont trompeuses. Au delà de la démystification des chiffres, j’essaie de vraiment trouver ce qui a fait l’essence de la carrière des joueurs à qui je consacre un portrait. C’est parfois sans concessions, ce qui peut en dérouter certains.

Maintenant, je fais vraiment à l’envie. Si je trouve un truc sympa dans mes recherches et qui m’inspire un article je fonce. Je sais que j’ai le format des Timeline ou je raconte de manière synthétique la décennie 60 d’une franchise. Et puis il y a Bill Russell et Chamberlain que j’essaie de raconter en fil rouge de la série sans passer par le format portrait.
Pour un suiveur de la NBA actuelle, qui ne connaît pas grand chose à l’histoire de la ligue, comment résumerais-tu le Run & Gun ?
Le Run & Gun est une période de l’histoire du basketball qui commence en 1957 et se termine en 1973. Alors ce n’est pas quelque chose d’inscrit dans le marbre c’est vraiment mon interprétation personnel. Mais pendant cette période, le mot d’ordre, et c’est d’ailleurs souvent présenter comme la recette du succès, c’est la course. Les équipes jouent vite, voire très vite au début des 60’s et un peu moins sur la fin, mais c’est la période de l’histoire ou il se joue le plus de possessions. C’est une période imparfaite, un jeu un peu foufou, loin d’être aussi organisé qu’aujourd’hui, moins athlétique. C’est aussi l’époque de la ségrégation raciale, des besoins de développements des franchises, des premières stars, des luttes pour les droits des joueurs. C’est une période incroyablement riche historiquement et c’est tout simplement passionnant. Au delà de l’histoire du basketball, c’est tout une époque qui peut se raconter par le prisme de la balle orange.
Comment choisis-tu les sujets que tu abordes dans la série ? Car c’est très varié finalement.
Je dis souvent que dans 10 ans je serais sûrement encore en train de faire cette série. Je n’ai aucune idée de combien d’épisodes elle sera faite. Mon but n’est pas de tout raconter non plus, je pense que j’en aurais fini avec cette série avant 2035 quand même. Je veux pas tomber dans le processus de raconter une anecdote pour raconter une anecdote. Je veux si possible trouver des angles d’articles qui me motive à écrire et ne pas faire des articles par obligations. Il y a plusieurs grands joueurs qui n’auront pas leurs portraits. Par contre si je peux raconter quelque chose d’intéressant sur eux par un moyen détourné et avec un angle différent du portrait classique je fonce direct. C’est un peu ça l’idée de la série, donner une vision de la période et des acteurs de l’époque avec des articles et des formats que j’espère différent de ce qu’on trouve habituellement.
Il y a un article que tu aurais aimé faire, mais que tu as dû laisser de côté pour le moment ?
Il y a en un que je garde sous le coude alors que j’ai très envie de le faire. C’est un épisode sur Bill Russell et Wilt Chamberlain qui va parler de contre. On entend beaucoup de chose à ce sujet, c’est aussi un secteur du jeu qui génère beaucoup de fantasmes et ce sera donc très intéressant de l’aborder.
Est-ce que tu comptes élargir la thématique et parler des versions plus modernes du Run & Gun (les Suns de D’Antoni par exemple) ?
Alors pas du tout. Pour illustrer certains de mes propos j’ai déjà parlé dans la série des Nuggets de Paul Westhead. Mais je n’ai vraiment pas l’intention de m’attarder sur le style de jeu hors de cette période. S’il y a un après Run & Gun il se peut que je couvre la période suivante de 1973 à … on verra bien.

Je me suis mis récemment à écrire des formats plus éditos qui utilise beaucoup l’histoire mais pour parler de thèmes comme le racisme ou être gros dans le sport professionnel. Je prends beaucoup de plaisir à faire ça et les retours sont vraiment bons. C’est vraiment une forme d’article qui me plaît énormément.
Est-ce que tu penses donner une seconde vie à ce corpus « écrit », via un format différent (vidéo, podcast, bouquin etc) ?
Vraiment aucun projet autre que des articles. La vidéo ce serait top mais j’ai carrément pas le temps de me lancer là-dedans. Puis j’aime écrire, et j’aime l’idée de la gratuité et de la facilité d’accès qu’offre ces articles. J’espère satisfaire les nerds dans mon genre qui tomberont sur mon travail avec le même plaisir que j’ai eu de trouver des sujets et des pépites sur internet. Le livre, dans l’idée ce serait dingue mais je n’y pense pas du tout. Sinon j’ai l’impression que cette période est intarissable tant il y a de chose à raconter. Mais comme je l’ai dis ce n’est pas mon but. Je suis actuellement sur le chapitre 23 et il y a encore de quoi faire et de quoi découvrir.
Quand tu vas chercher des infos sur cette époque pré-internet, par quoi commences-tu ? En moyenne, combien de temps te prends la rédaction d’un article ?
En fait je n’ai vraiment pas de méthode. Un article peut partir d’un questionnement, d’un papier que j’ai lu qui peut m’amener à la digression, d’un format ou autre. Aujourd’hui je pense être suffisamment imprégné par la période pour réussir à avoir une vision globale qui m’ouvre pas mal de possibilité. Un article c’est de 15 heures de boulot pour les plus courts à 60 heures pour les plus longs et il y en a qui ont certainement pris plus de temps.
Il y a un article en particulier où tu t’es retrouvé face à un vrai casse-tête niveau infos / sources ?
Walt Bellamy. C’était tellement le cas que cela est devenu l’angle de l’article. Pourquoi ce joueur a laissé si peu de traces ? Au lieu d’abandonner l’idée c’était intéressant de comprendre le pourquoi de ce manque d’informations.


Il y a un aspect très agréable dans tes articles, ce sont les nombreuses infographies que tu proposes pour synthétiser certaines statistiques ou aspects chronologiques. Est-ce que tu les réalises toi-même ?
Oui je fait tout moi même, avec l’espoir que cela ajoute une plus value aux articles. C’est aussi un moyen de synthétiser bons nombres d’informations. Surtout quand il s’agit de stats, et un des trucs sympas dans cette série est de voir les stats de l’époque alignés sur 100 possessions. Ca donne la possibilité de mieux se rendre compte des rendements des joueurs avec des repères qui nous sont plus familiers. Pour ça les visuels c’est carrément indispensable.
Tu as un style très narratif et pédagogique, avec un vrai souci de remettre les choses dans leur contexte historique. C’est quelque chose que tu as développé au fil du temps ? Est-ce qu’il y a des journalistes ou d’autres influences qui t’ont inspiré ?
Je dois beaucoup à Vincent Poulain du Crossover. C’est d’abord lui qui m’a donné la motivation d’écrire, c’est également lui qui m’a aidé à mieux écrire. Il a donné de son temps quand je l’ai sollicité pour me donner des conseils, me corriger. Sans jamais me donner de méthode de travail académique il m’a juste regardé faire mon truc et m’a toujours encouragé. Si aujourd’hui je m’éclate autant à écrire c’est en grande partie grâce à lui.
On peut prendre notre passion de geek du basket historique à la légère mais grâce à lui je me sens capable de faire quelque chose dont j’ai toujours rêvé, écrire sur le basketball. J’ai un amour infini pour ce type et je le remercie pour tout ça.
Sinon, à force de lire des vieux livres ou des vieux articles, je suis toujours sous le charme de la patte des journalistes américains des années 60 et 70. Notre ami Yvan est fan des photos et des vieilles archives, moi c’est la plume de l’époque qui m’émoustille mais j’ai pas la prétention de me comparer ou même de dire que je m’en inspire.
Tu as beaucoup écrit sur Wilt, Bill Russell, Jerry Lucas & co. Est-ce qu’il y a des joueurs que tu as découverts ou redécouverts pendant cette série, et qui sont devenus un peu tes chouchous ?
Certains ont eu le droit à leur article comme Johnny Green ou le géant Swede Halbrook. Des histoires peu connues mais qui sont super intéressantes. Mais il y a aussi des personnages comme Ben Kerner le propriétaire des Saint-Louis Hawks ou un certain Leo Ferris que tu connais bien. En général si j’aime bien un personnage, il a le droit à un traitement plus approfondi. Mais pour faire un peu de name droping je peux te citer Bill Bridges, Gus Johnson, Jack Twyman, Paul Silas, Dave DeBusschere, Tom Gola ou encore Darrall Imhoff toujours prêt à prendre le bouillon contre un pivot talentueux.

Est-ce que tu as des retours de lecteurs ?
J’ai la chance d’avoir des amis très sympathiques qui lisent mes articles et qui me font des retours. Leurs avis comptent énormément et cela même s’ils se moquent de moi avec mon article sur Dave Bing. Il paraît que j’ai eu la dent dure avec lui, ce papier dans dix ans j’en entends encore parler. Mais sinon, oui il m’arrive d’avoir des retours et c’est toujours plaisant. Pour le moment je n’ai pas reçu de commentaires négatifs sur mes articles et pourvu que cela dure.
Est-ce que tu suis la NBA actuelle, si oui de quelle manière ?
Je consomme la NBA d’aujourd’hui de façon très décontractée. En vrai, comme toujours ou presque. Quand j’étais jeune et tu as connu ça aussi, on avaient les infos et les images au compte goutte. Avoir un magazine, des cartes, un sticker dans un paquet de céréales c’était incroyable. On fantasmait la NBA plus qu’on ne la vivait. Alors j’essaie de garder un peu ce rapport, de la suivre dans ces grandes lignes sans tout vouloir absorber. De toute manière je n’en ai pas le temps.
Mais j’aime bien regarder le contenu des gens qui maîtrisent le sujet et qui sont capables d’expliquer avec pédagogie le jeu, la stratégie et de montrer les détails qu’un fan casu comme moi ne peut pas remarquer quand il est en short sur son canapé devant la télé. Cela permet d’apprendre beaucoup de chose et de voir que c’est une époque formidable pour le basket. Puis comme tout le monde on fait péter le league pass pour les playoffs quand les choses sérieuses commencent.
Fan d’une équipe / joueur en particulier ?
Je ne serai jamais un fan hardcore d’une équipe. En tant que celte j’ai un affect pour les Celtics et leur histoire. Mes premiers amours c’était le Orlando Magic et les Houston Rockets. C’est donc des équipes que je regarde avec plus d’attentions mais je n’ai pas l’âme du fan en ce qui concerne les équipes.
Par contre je peux très vite m’enticher d’un joueur pour des raisons aussi simples que le fait que je le trouve stylé. Grand fan de Blue Edwards ou Clarence Weatherspoon par exemple. Plus généralement j’ai une grande passion pour les pivots mais si je devais choisir mes cinq joueurs favoris ce serait : Larry Bird, Nikola Jokic, Charles Barkley, Russell Westbrook et bien sûr Michael Jordan.
Un grand merci à Richard d’avoir pris le temps de jouer le jeu avec cet entretien !
Vous pouvez également le suivre via sa plateforme Substack





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