Les sources sur cette affaire sont rares. Ni documentaire, ni podcast, ni longue enquête journalistique n’en ont parlé depuis. Seules quelques coupures de presse d’époque m’ont permis de remonter le fil. Il existe aussi un article en ligne isolé paru sur The Touchback en 2023. Bref, peu de matière, mais suffisamment pour raconter cet épisode cocasse, qui commence avec un GM au nom rigolo.

John Begzos, le GM de l’espoir à Kansas City
Au printemps 1980, les Kings de Kansas City reviennent doucement dans le paysage NBA. Après deux petites qualifications en playoffs sur les treize dernières années, les Kings sont désormais entraînés par Cotton Fitzsimmons, et sortent d’une saison réussie (47 victoires) avec un effectif intéressant, jeune et prometteur : Otis Birdsong, Phil Ford, Reggie King, Scott Wedman, Bill Robinzine, Sam Lacey. On est à des années lumières de jouer le titre, certes, mais c’est déjà assez solide pour envisager les playoffs pendant quelques années. Une pièce ou deux en plus, et on commencera à causer sérieusement.
John Begzos est aux commandes du sportif. Il a postulé de son propre chef. Nommé General Manager en 1979, à seulement 37 ans, il débarque auréolé d’un bon bilan aux Spurs : cinq saisons de playoffs et une transition réussie de l’ABA vers la NBA. Avec une fréquentation en hausse année après année pour la franchise texane. Il est jeune, ambitieux, charismatique, et obtient les pleins pouvoirs sportifs. On le décrit comme une figure montante, à mi-chemin entre Don Nelson et Pat Williams. Son crédo est de s’amuser en gagnant. Aux Spurs, il avait été à l’initiative de la création d’un groupe de supporter, les Baseline Bums, sorte de kop à l’européenne là pour mettre l’ambiance. Un homme du marketing, pensant à l’expérience des fans, parfait pour des Kings dont la vente de tickets est en baisse.
La saison 79-80 se déroule donc sans accroc, d’un point de vue externe tout du moins. Begzos prolonge son coach Fitzsimmons, garde l’essentiel de l’effectif, affiche de la stabilité. En coulisses pourtant, le ver est déjà dans le fruit.

Viré pour 1 600 timbres fraudés
Fin octobre 1980, juste avant le début de la nouvelle saison NBA, la nouvelle tombe : John Begzos est limogé. Le communiqué officiel ne donne aucune raison. Interrogé par le Kansas City Times, le président Paul Rosenberg Jr. esquive : « Ce n’est ni un problème de personnalité, ni de basketball ». La presse locale finit par creuser et découvre une affaire ubuesque : Begzos aurait acheté 1 600 timbres à moitié prix via une connaissance de sa mère. Ces timbres, censés être neufs, étaient déjà oblitérés. Il les aurait ensuite revendus à la franchise à leur prix d’achat (120 dollars), économisant quelques dizaines de dollars… au prix de son poste. Pire move de l’histoire ! Digne des Pieds nickelés.
Rosenberg, informé par un employé suspicieux puis alerté par les services postaux, exige la démission de Begzos. Celui-ci refuse et se fait remercier. Il clamera plus tard avoir agi de bonne foi, ignorant que les timbres étaient déjà utilisés. Lorsqu’on lui demande les raisons de licenciement, Begzos fait l’innocent et affirme ne pas en connaître les raisons.
Le limogeage qui ne dit pas son nom
Pourquoi une telle sévérité pour une faute estimée à 120 dollars ? L’explication officielle n’en est pas vraiment une : la franchise n’a donné aucune raison publique au licenciement. Dans la presse, le président Paul Rosenberg Jr. a simplement parlé de « changement de direction », refusant d’entrer dans les détails. Rosenberg récupère le poste de GM temporairement avant de placer l’un de ses sbires le temps de deux saisons, Jeffrey Cohen. Le flou a alimenté les spéculations : l’affaire des timbres n’aurait été qu’un prétexte pour se débarrasser d’un GM jugé trop indépendant ou en désaccord avec la hiérarchie. Mais ce licenciement manu militari reste un mystère et à vrai dire je n’ai trouvé aucune explication crédible.

D’autant que la comparaison avec Joe Axelson, prédécesseur (et successeur puisqu’il prendra la suite de Jeffrey Cohen en 82) de Begzos, illustre ce double standard. Malgré des décisions contestées, comme le transfert d’Oscar Robertson aux Bucks contre des clopinettes, le départ de Tiny Archibald aux Nets ou le déménagement de la franchise de Cincinnati à Kansas City et Omaha, Axelson est resté en place pendant plus d’une décennie et reprendra donc les rênes en 1982 (où il fera déménager une troisième fois la franchise, à Sacramento en 1985). En seize ans à la tête de l’exécutif sportif, les équipes d’Axelson ne connaitront que quatre fois les playoffs, sans jamais passer un tour, pour un bilan de 3 victoires et 17 défaites en post-season. Begzos, lui, sera éjecté pour une affaire de papeterie.

Dans les reproches officieux, certains osent lui coller la baisse d’affluence de la Kemper Arena, enceinte des Kings, pourtant flambant neuve (construction datant de 1973). Sauf que quelques semaines avant sa prise de fonction, le toit de l’enceinte s’effondre suite à un violent orage, qui révèlera d’importants défauts structurels liés à l’ingénierie du toit suspendu. L’enceinte était vide, zéro blessé donc, mais pas de quoi rassurer les fans d’y remettre les pieds.

Alors Begzos était-il trop indépendant ? Trop ambitieux ? Avait-il froissé la direction ou certains actionnaires ? Ses méthodes étaient-elles trop borderline ? Hormis l’affaire des timbres, qui n’est pas non plus le coup de l’année, rien de négatif ne filtre sur ses méthodes, que ce soit sur ses années à San Antonio ou celle à Kansas City. Son management est jugé autoritaire, mais rien ne sortant de la norme.
Le timing interroge : quelques semaines auparavant, il avait validé un transfert critiqué par les fans, envoyant Bill Robinzine à Cleveland. Un transfert impopulaire, anodin en soit pour l’aspect sportif, mais non sans conséquence pour le joueur dont j’avais dressé le destin tragique ici-même. Rien ne justifiant de se faire lourder comme un malpropre pour avoir fauté sur une bricole aussi futile que du petit trafic de timbre poste.
Après la NBA, les prud’hommes… puis un retour par la case tribunal
Begzos ne lâche pas l’affaire. Il attaque les Kings aux prud’hommes et obtient gain de cause : environ 60 000 dollars lui sont versés dans le cadre d’un accord confidentiel, correspondant à un licenciement abusif sur la base de son contrat signé en 79. Il ne retravaillera plus jamais en NBA. La suite de sa vie professionnelle se partage entre l’immobilier, une chaîne câblée de Buffalo et un bar sportif à Addison, au Texas.
Mais la filouterie ne sera jamais bien loin de Begzos. Il sera de nouveau inquiété par la justice en 1982, pour du bien plus sérieux cette fois, dans une affaire d’assurance autour d’un bien immobilier incendié. Il avait encaissé un chèque de 20 000 $ destiné à la banque à laquelle il avait cédé les droits sur une maison endommagée par un incendie. Il a plaidé coupable et a été condamné à une année de probation, lui évitant la zonzon.

Voilà pour cette affaire , qui relève plus de l’étrangeté, de l’absurde, que du scandale d’État. Viré pour 120 dollars de timbres d’occase, Begzos n’aura pas eu le temps de redresser la barre des Rois autoproclamés à la couronne en carton-pâte. Les Kings n’ont de toute façon pas eu besoin de lui pour se vautrer tout seul par la suite, en continuant d’être une belle équipe de pompe, que ce soit à Kansas City, Omaha, ou Sacramento.
Sources principales :
The Touchback, article de Cheyenne Hollis (29 janvier 2023)
St. Joseph Gazette, 18 avril 1980
The Fort Scott Tribune, 31 octobre 1980
The Kansas City Times, 31 octobre 1980





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