Mort en 2013 à 85 ans, Vern Mikkelsen n’est pas le plus célèbre des Hall of Famers de cette décennie pionnière qu’étaient les fifties. Les cinéphiles lui trouveront sur certaines photos un petit air de Pete Postlethwaite (Maître Kobayashi dans Usual Suspects). Les autres passeront peut-être leur chemin en se demandant l’intérêt de consacrer quelques minutes à un joueur qui n’a jamais inscrit un seul tir à trois points. Mais les passionnés d’histoire NBA s’attarderont sur l’un des premiers hommes forts de la Ligue : parfait lieutenant de George Mikan aux Minneapolis Lakers, quadruple champion NBA, six fois All-Star, et considéré comme le tout premier poste 4 de l’histoire, alors que le terme power forward n’était pas encore d’usage. Sur l’utilisation précise du terme je vous invite à lire l’article de Richard Drie consacré au sujet Power Forward, né dans le Wisconsin.

Cet ouvrage paru en 2006, écrit par Vern avec l’aide de son ami journaliste John Egan et préfacé par Bob Pettit, m’a permis d’en apprendre beaucoup sur la vie de l’intérieur américano-danois. L’aspect basket y est bien présent, mais ce sont tout autant les facettes de sa vie civile qui captivent.
Mikkelsen est un régional de l’étape, un authentique Laker. Né en 1928 en Californie, il grandit à Askov, petite ville du Minnesota, au sein d’une communauté d’immigrés danois où son père est pasteur luthérien : 350 habitants, 99 % de Danois, une vie rude où la seule distraction notable reste le « Rutabaga Festival ». Vers 12-13 ans, il découvre le basket à l’école grâce à Otto Hoiberg, intendant de son collège, et grand-père de Fred Hoiberg (joueur NBA de 1995 à 2005 avec les Bulls, Pacers et Timberwolves).
Son histoire avec le basket aurait pu s’arrêter net. D’abord pour des raisons financières : sa famille pauvre n’avait pas les moyens de l’envoyer à l’université. Grâce à son talent, le directeur d’Hamline, la fac locale, lui offre pourtant quatre années d’études complètes. Ensuite pour des raisons religieuses : famille luthérienne austère, les Mikkelsen voyaient d’un mauvais œil un séjour chez ces « béni-oui-oui » méthodistes. Mais l’évidence de son don naturel finit par s’imposer. Hamline n’est pas une fac anodine : c’est là qu’eut lieu en 1895 le tout premier match de basket inter-collèges selon les 13 règles du Dr Naismith.
À la fin de son cursus, Vern hésite entre trois voies : devenir basketteur pro (NBA), rejoindre une troupe de chant itinérante où un poste l’attend, ou intégrer les Phillips 66ers, équipe d’entreprise de la ligue AAU financée par la compagnie pétrolière éponyme et alors considérée comme la meilleure du pays (1543 victoires pour 271 défaites entre 1919 et 1968, composés de joueurs médaillés olympiques).

Les drafts territoriales faisant foi, il est recruté en 1949 par les Minneapolis Lakers après avoir survolé ses années universitaires comme pivot, poste naturel à l’époque lorsque l’on culmine au double-mètre comme Vern. George Mikan sort d’une saison 1948-49 épuisante où il a disputé l’intégralité des matchs et des minutes de l’exercice, et la franchise veut un second pivot dominant pour le faire souffler. John Kundla, coach des Lakers, place Mikkelsen dans la raquette mais légèrement en retrait afin de libérer de l’espace pour Mr Basketball. Vern, qui n’avait jamais travaillé son tir à mi-distance, s’y met et devient l’un des joueurs les plus adroits de sa génération, figurant cinq fois dans le top 10 du pourcentage aux tirs en dix ans de carrière. L’idée : bâtir une défense imprenable.
Kundla innove donc en associant deux intérieurs dominants, sa double-post offense. Constatant vite que la raquette est trop étroite, il déplace Mikkelsen du poste de pivot vers un poste un peu bâtard, hybride, laissant Mikan près du cercle. Rebondeur d’élite, défenseur rugueux, complément idéal du pivot vedette, le Danois devient le prototype de l’ailier-fort, bien avant que le terme ne s’impose. Dans une équipe déjà championne, Vern s’affirme comme la touche finale qui permet aux Lakers de régner sur les années 1950. Il passera le relais au rookie Elgin Baylor pour sa dernière saison, l’avant-dernière des Lakers au Minnesota avant la relocalisation à Los Angeles.

Fatigué des voyages et déjà lancé dans une carrière d’assureur, il prend sa retraite en 1959, refusant même une offre de copropriété de la franchise. Vern ne veut absolument pas quitter le Minnesota, malgré un pont d’or financier. Au plus fort de ses dix ans en NBA, Vern touchait 35 000$ annuel, un excellent salaire d’ingénieur, à peu près six à sept fois le salaire d’un américain moyen à l’époque. Pour comparaison, tout en pondérant avec l’inflation, un joueur de profil équivalent (All-Star) gagne aujourd’hui 150 fois plus que l’américain moyen de 2025. Réussir son après carrière était une nécessité. Il connaîtra une brève expérience de coach et GM avec les Minnesota Pipers lors de la saison 1968-69, ex-franchise ABA de Pittsburgh, la ligue de son ami Mikan. La star de l’équipe n’est autre que The Hawk, Connie Hawkins, future star des Suns. Mais au bout d’un an, la stabilité de son cabinet d’assurance sera la majeure préoccupation pour le reste de sa vie active.

Ronce sur le terrain (127 exclusions en carrière, record all-time), Vern dispute 699 matchs sur 704 possibles dans une NBA qui ressemblait alors à une guerre de tranchées. Jamais blessé, il se coltine les cadors des raquettes : Jack Coleman, Dolph Schayes, Bob Pettit, Harry Gallatin, Joe Graboski ou Mel Hutchins. Il survivra à un cancer de la prostate, deux remplacements de hanches, au diabète, à une perte d’audition, à deux AVC, à la cécité d’un œil et au décès de sa femme en 2002 après 47 ans de mariage. C’est finalement la rechute de son cancer qui l’emportera fin 2013.
Le livre revient sur bien d’autres aspects : son amitié profonde avec Mikan mais aussi Jim Pollard, le pionnier du dunk ; la boucherie du Lakers-Pistons de 1950, plus petit score de l’histoire, qui mènera à plusieurs réformes (horloge des 24 secondes, six fautes pour l’exclusion afin de garder les stars en jeu, interdiction de la défense de zone etc) ou encore l’enfer des conditions de déplacement dans les années 50. Un chapitre entier est consacré au phénomène Elgin Baylor, avec qui Vern ne jouera qu’une saison mais gardera l’amitié jusqu’à sa mort. À noter que Vern a également joué deux saisons avec Larry Foust, dont je vous avais dressé le portrait ici-même.
En 1995, il entre au Hall of Fame avec son coach John Kundla. Vern Mikkelsen, col bleu infatigable, incarne le premier vrai ailier-fort moderne et reste la charnière ouvrière de la première grande dynastie NBA.






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