Fin 2021 sortait la biographie posthume de Jerome Kersey par le journaliste de Portland Kerry Eggers, auteur de plusieurs ouvrages sur les Blazers.

Dans Overcoming the Odds, Eggers dresse le portrait d’un joueur dont la carrière s’est construite sur la constance et le travail. Un role player spectaculaire, joueur plaisir par excellence, acceptant les différentes missions qu’on lui a confié au cours de ses 17 saisons NBA.
Jerome Kersey, c’est de la sueur avant tout : un ailier athlétique sorti d’un tout petit collège de Virginie (Longwood, aucun joueur autre que Kersey n’a mis les pieds en NBA en provenance de cette université, avant ou après lui), drafté en fin de second tour en 1984, devenu pilier d’une des meilleures équipes de la fin des années 80 / début 90.

Eggers ne cherche pas le spectaculaire. Il suit le fil de la vie de Kersey et incorpore beaucoup de citations de ceux qui l’ont connu. Eggers a couvert les Blazers pendant quatre décennies, et a également écrit d’autres bouquins sur le sujet (entre autre, une bio de Clyde Drexler et un Jail Blazers sur les années sombres de Rasheed Wallace et sa bande).
Mais il reste un témoin plus qu’un conteur. Le livre se lit comme une suite de témoignages et de souvenirs ordonnés chronologiquement, sans grand artifice ou développement. Pour sa gouverne, faire tenir près de 20 ans de carrière en 350 pages est un défi de taille.

Après un début de bouquin purement biographique (Kersey grandit à Clarksville, petite commune rurale de Virginie, 1500 habitants, environnement très modeste), le récit s’attarde longuement sur les débuts de Kersey à Portland, où il débarque en 1984 sans véritable attente en provenance de Longwood, sa petite université locale où il brille mais est totalement invisibilisé par l’anonymat complet de la fac.
Sélectionné en 46e position lors de la mythique draft 84, en toute fin de second tour par les Blazers, Kersey découvre une franchise encore marquée par le titre déjà lointain de 1977 mais en quête d’un nouveau souffle. Jack Ramsay est toujours en poste, figure respectée mais à la tête d’un effectif en transition. Clyde Drexler va commencer sa deuxième saison, Jim Paxson est encore là, Mychal Thompson est sur la fin dans l’Oregon, Kiki Vandeweghe est l’ailier scoreur titulaire en provenance de Denver et Sam Bowie est censé être le pivot du renouveau à Portland.

Kersey passe ses premières semaines à observer, à écouter. Il joue peu (deux titularisations sur ses deux premières saisons), mais marque les esprits à l’entraînement par son intensité et son physique athlétique, tout en étant malgré tout parfaitement intégré dans la rotation, donnant une petite quinzaine de minutes par matchs, en back-up de Vandeweghe. Ramsay l’apprécie pour son énergie brute mais le considère encore comme un projet.

Après deux premières saisons discrètes, Kersey explose en 1986 et devient le sixième homme des Blazers sous Mike Schuler. Crédit : Mike Powell

Le véritable déclic arrive avec le changement d’entraîneur. Lorsque Mike Schuler prend les commandes en 1986, il décide de lui donner davantage de minutes. C’est cette même année que Kersey participe au Slam Dunk Contest à Seattle, où il termine deuxième derrière Michael Jordan. Eggers en fait un moment charnière : plus que la performance elle-même, ce concours le révèle au grand public fan de NBA.

Sous Schuler, puis à partir de 1989 sous Rick Adelman, Kersey s’impose définitivement dans la rotation. Titulaire permanent depuis le début de la saison 1987-88, le livre retrace bien la construction progressive du noyau dur des Blazers qui iront deux fois en finales : Drexler, Porter, Kersey, Duckworth, et plus tard Buck Williams. Eggers parle d’un groupe forgé dans la patience et la frustration, se prenant 4 éliminations successives au premier tour des playoffs entre 86 et 89.
Kersey devient le joueur de devoir par excellence : celui qui défend le plomb, qui tamponne quand il faut et qui cavale sur les contre-attaque avec The Glide. Pas de gestes spectaculaires à l’exception des dunks de sourds, mais une activité permanente.

Kersey, c’est 4 participations consécutives au Slam Dunk Contest, de 1986 à 1989. Ici en 1987, lorsqu’il se retrouve en finale face à un Jordan victorieux.

La saison 1989-90 marque l’apogée de cette équipe. Portland gagne 59 matchs, atteint les Finales NBA et s’incline en cinq manches contre Detroit. Malgré la défaite, Kersey tient largement son rang, joueur le plus utilisé par Adelman, affichant 19 points 7 rebonds sur la série.

On part ensuite sur 1991 et surtout 1992, année d’une nouvelle finale perdue face aux Bulls, en six manches.

Eggers souligne combien Kersey représentait une colonne vertébrale morale du groupe. Pas forcément loquace, mais une influence constante. Les coéquipiers parlaient d’un joueur qui donnait le ton sans jamais hausser la voix.
Dans la communauté de Portland, il participe aux programmes de soutien avec les écoles, organise des animations dans les hôpitaux l’été, et devient la coqueluche locale.

Kersey en 1995 pour sa dernière saison à Portland. À 32 ans et depuis deux saisons, il est en perte de vitesse chez les Blazers. Crédit :  Steve DiPaola via Getty Images

Mais la fin du cycle arrive vite. À partir de 1993, les blessures s’accumulent et Clifford Robinson s’impose. Adelman doit faire des choix, utilise davantage Harvey Grant et Kersey, 31 ans, perd du temps de jeu. Acceptation sans rancune, Kersey reste lucide face à l’évolution naturelle du groupe.

Beaucoup de citations encore une fois, la plupart de cet acabit :

Jerome was an incredible teammate and a fierce competitor. You could always count on his energy and his smile. He brought joy to the game and made everyone around him better. When he got on the court, you knew he was going to give everything he had, every possession. He never cheated the game, not one day. (Clyde Drexler)

I came to Portland and realized pretty quickly that Jerome was the emotional core of the team. He didn’t say much, but when he did, everybody listened. The way he approached practice, the way he competed — it set a standard. You could tell he came from a place where hard work was survival. He brought that every night. (Buck Williams)

Après 11 saisons à Portland, Kersey passe la saison 1995-96 chez des Warriors au bilan négatif. 76 matchs dont 58 titulaires sous les ordres de son ancien coach Rick Adelman. Bien qu’initialement choisi par les tout nouveaux Raptors lors de la draft d’expansion de 95, il sera de suite libéré par Toronto et signera libre en Californie. Crédit : Brad Mangin via Getty Images
En 1996 avec les Lakers. 70 matchs dont 44 comme titulaire. Crédit : Rocky Widner via Getty Images

D’un titulaire d’équipe double-finaliste NBA, il rétrograde une fois passé la trentaine au rôle plus discret de vétéran respecté sortant du banc. La rupture avec Portland, avec qui il a disputé plus de 900 matchs, est brutale. D’autant qu’il quitte la franchise en étant dans les dix premiers de l’histoire des Blazers en matchs joués, rebonds, minutes et interceptions.

À l’issue de la saison 1994-95, Portland décide de protéger huit joueurs pour l’expansion draft des franchises canadiennes ; Kersey est laissé exposé et les Toronto Raptors le sélectionnent (13e choix). Le livre raconte que Portland, pour se débarrasser de son contrat (4,4 M$), accepte que le propriétaire Paul Allen couvre le salaire si Toronto le prenait, une désillusion pour Kersey.

En 1997 chez les Sonics. Une petite saison régulière avec 37 matchs, mais une utilisation pleine pendant les deux tours de playoffs de Seattle avec 10 rencontres dont 5 comme titulaires. Crédit : Steve Woltmann via Getty Images

Encore pas mal de témoignages de joueurs ou coaching staff croisés en fin de carrière, notamment à Seattle. George Karl explique qu’il cherchait précisément ce profil (courage, physique, mental) et que Kersey serait un atout pour les playoffs. La réalité est plus nuancée : Kersey subit une fracture de stress au pied gauche qui lui fait manquer une bonne partie de la saison, et sort du banc lorsqu’il joue. Pourtant Karl le titularise pendant la série de premier tour face à Minnesota : en playoffs, Kersey retrouve un peu de gaz (ses moyennes remontent légèrement).

There are certain players (and Jerome is one of them) who know how to play hard every night. He’s one of the tougher guys in the league. Physically and mentally, he has very little fear of any challenge. He has tremendous courage and mental toughness that will be an asset to us when the playoffs begin. (George Karl, coach de Kersey lors de ses passages aux Sonics et aux Bucks)

By the time he came to Seattle, Jerome was like a player-coach. He knew his role, and he embraced it completely. He talked to the younger guys about defense, about preparation, about doing the little things that win games. He gave us an example of how to be a pro. Every team needs a Jerome Kersey. (Nate McMillan, coéquipier de Kersey à Seattle)

Kersey en 2000 (37 ans) avec le maillot des Spurs. Deux saisons comme remplaçant de Sean Elliott puis de Mario Elie, auréolées d’un titre de champion en 99 face aux Knicks. Crédit : Doug Pensinger pour Allsport

La dernière partie du livre est consacrée à l’après-carrière et à sa mort brutale. Après sa retraite sportive en 2001, Kersey revient en Oregon pour intégrer un programme de développement de jeunes joueurs à Portland. Il sera également assistant à Milwaukee sous Terry Porter, son ancien coéquipier. Mais en 2015, Kersey meurt à 52 ans des suites d’une embolie pulmonaire, survenue à la suite d’un caillot sanguin dans son mollet gauche et qui s’est déplacé aux poumons. Eggers parle du choc ressenti à Portland, où Kersey était resté une figure communautaire et un ambassadeur des Blazers. Une dernière citation de son coach des belles années :

I think about that team we had. Clyde and Terry (Porter) were great players, our leaders in many ways. But Jerome and Buck (Williams) — they were so tough-minded. They set the tone for everything. You always knew Jerome had your back. I can’t say enough about Jerome and the player he turned into. He was totally unique, the way he played. So aggressive and so tough-minded. […] We asked Jerome to do a lot of the dirty work — rebound, defend the best wing, run the floor. He never complained. He made us better just by playing the right way. (Rick Adelman, coach de Kersey lors des années Blazers)

Sur la forme, Overcoming the Odds se lit bien, mais ça manque d’ambition. Eggers ne trahit jamais son sujet, mais il ne l’élargit pas non plus.
Il se contente de relater les faits et d’empiler les témoignages un peu mécaniquement. Pas de narration immersive, un comble pour un journaliste local ayant suivis cette épopée Blazers.

L’absence de Kersey lui-même (mort six ans avant le projet) accentue évidemment cette distance.
Un hommage sincère, honnête mais sans relief. Ni l’aspect terrain ni l’aspect vestiaire est tellement poussé, alors que bon nombre d’anciens coéquipiers / membres des coachings staffs ont été consultés, en premier lieu Terry Porter (auteur d’une longue et très belle préface). L’auteur a sollicité beaucoup de monde mais finalement en ressort à de trop nombreuses reprises des citations un peu bateau ou alors pas assez développées.

Pour qui espérait une biographie dense, avec une vraie perspective interne à la Sam Smith ou Jack McCallum, la lecture laisse un léger goût d’inachevé. Fan du joueur ou des Trail Blazers, la lecture vaut quand même largement le détour.

Pour aller plus loin :

Un documentaire fait par un passionné de la chaîne Forgotten Player Profiles, une des toutes meilleures chaîne YouTube parlant de NBA et ses joueurs passés.

Laisser un commentaire

articles similaires