13 juin 1997. Chicago remporte le quatrième titre NBA de son histoire, 4-2 face au Jazz d’Utah. Un an et un jour plus tard, cette même finale verra de nouveau les Bulls triompher.

Côté vainqueurs, tout a été dit. The Last Dance a largement contribué à populariser l’incroyable parcours de Jordan et de sa bande.

On a en revanche peu parlé des malheureux Jazz, auteurs d’une nouvelle saison remarquable (62 victoires en saison régulière et une campagne de playoffs impressionnante en sweepant notamment les Lakers en finale de conférence). Sportivement, sur le papier, Utah signe un exercice 1997-98 irréprochable. En coulisses pourtant, rien n’a été simple. C’est ce que je vais tenter de raconter avec cet article fleuve, retraçant les dessous d’une saison exemplaire sur le terrain, mais mouvementée en coulisses.

L’après-Finales 97 : un été d’agents libres et de kilos en trop

Le premier casse-tête de l’été est celui des agents libres. Six joueurs sont concernés. Le propriétaire Larry Miller, le GM Scott Layden et le président Frank Layden (le véritable boss de la franchise, toujours en cette fin de décennie 90) vont devoir faire des choix et sortir le chéquier. L’idée générale après ces toutes premières finales NBA est qu’il n’est pas question de reconstruire tant que Stockton, Malone et Hornacek sont encore au niveau. Ils sont convaincus que la fenêtre de tir du Jazz ne dépassera pas deux saisons. Alors, dès l’été, on sort le carnet de chèques. Six joueurs sont agents libres, cinq vont être resignés.

Bryon Russell décroche un contrat de 5 ans pour 20 millions, c’est le jackpot pour l’ailier drafté en 93 par le Jazz. Jeff Hornacek, 35 ans en fin de saison, signe pour deux années de plus avant la retraite. Les jeunes remplaçants Howard Eisley et Shandon Anderson prennent deux ans, tandis qu’Antoine Carr resigne pour un an supplémentaire.
Seul Stephen Howard ne sera pas conservé, remplacé dans l’effectif par le rookie de 22 ans Jacque Vaughn, meneur sorti de Kansas avec un cursus universitaire complet et un crâne déjà chauve.
Au total, plus de 70 millions de dollars sont engagés pour stabiliser l’effectif : Utah n’a jamais autant dépensé.

Mais cette montagne de pognon claqué va amener pas mal de tension dans le groupe. Le cas Greg Ostertag cristallise tout. Le pivot a la possibilité de prolonger avant la saison ou d’attendre l’été suivant pour tester le marché. Ses bons playoffs 1997 ont rassuré la direction, et Larry Miller, qui reste l’argentier malgré tout, redoute qu’en cas de nouvelle progression, Ostertag ne réclame un énorme contrat à la manière de Bryant Reeves à Vancouver, tout juste prolongé pour plus de 60 millions sur 6 ans.
L’agent d’Ostertag, Jeff Austin, propose un compromis : un contrat légèrement en dessous de sa valeur supposée, pour montrer sa loyauté au Jazz. Miller accepte aussitôt. Résultat : 6 ans, 39 millions de dollars. Un pactole colossal pour un joueur totalement inconstant et réputé fainéant comme un pou.

Karl Malone, lui, fulmine. Il avait conseillé à Miller de ne pas offrir un contrat longue durée à Ostertag, persuadé que le pivot serait plus motivé en jouant pour un nouveau deal. Son constat valait également pour Bryon Russell. Il voit rouge en apprenant la somme, d’autant plus que, malgré son statut de MVP en puissance, il reste l’une des superstars les moins payées de la ligue (5,1 millions, seulement 35e salaire NBA).
Le Mailman prend cela comme un affront personnel. Alors que lui s’impose un été spartiate dans son ranch de l’Arkansas (réveil à 6h, StairMaster, sprints sur piste et musculation quotidienne, cette grande tige de Wembanyama n’a rien inventé), Ostertag, lui, revient au camp d’entraînement comme s’il avait passé l’été enfermé dans les cuisines d’un McDo plutôt qu’à la salle de muscu.
9 kilos au-dessus de son poids de forme, taux de masse grasse explosé. Malone bouillonne :

A damn shame. It’s literally a damn shame that we were so close to winning and guys didn’t take their off-season serious enough about getting in shape. That is a disgrace as a professional athlete. It’s a disgrace that Coach Sloan will have to say something, or he’ll have to run some of us because other guys have been fat-asses all summer. Those same people like to talk about how good they are, so I’m pissed off right now.

Il ne cite personne, mais tout le monde comprend : Ostertag et Antoine Carr sont visés. Ce dernier, lui aussi hors de forme, viole les clauses de poids et de condition physique inscrites dans son contrat. Pire, il se blesse aux ischios dès le camp d’entraînement.

L’ambiance se tend encore lorsque Larry Miller décide de délocaliser le training camp à Boise (Idaho), à 480 bornes de Salt Lake City, pour y promouvoir ses concessions automobiles. Une idée de businessman que les anciens détestent : cela casse leurs habitudes et les oblige à signer des séances d’autographes obligatoires. Stockton et Malone s’en plaignent ouvertement. Le climat devient lourd.
Et quand Miller loue publiquement Ostertag et Russell comme l’avenir de la franchise, c’est la goutte d’eau. Malone s’en prend directement à Tag :

You want to be the man? Be the man now. Step up. Maybe then I can play four or five more years.

Le ton est donné : le Jazz attaque la saison 97-98 sous tension. Le vestiaire est stable sur le papier, mais l’ambiance est tendue. Certains vivent un été autrement plus lourd.

C’est un Shandon Anderson endeuillé qui attaque cette saison 97-98. Crédit : Rocky Widner

Shandon Anderson. Comme son frère aîné Willie Anderson, arrière des Spurs de 1988 à 1995, Shandon était un joueur prometteur mais qui n’aura pas eu la carrière escomptée (toute proportion gardée car Willie était un top 10 de draft et auteur d’une saison rookie à près de 19 points 5 rebonds 5 passes, tandis que Shandon était un pari en fin de second tour de draft et plus limité offensivement).

En 1997, il n’est que rookie mais s’impose rapidement en sixième homme du Jazz, et verra son temps de jeu monter progressivement au cours de la campagne de playoffs pour culminer à près de 21 minutes par matchs contre les Bulls lors des finales. Une trajectoire improbable pour le quatorzième et dernier salaire de l’équipe. On se rappelle peu qu’il manqua les matchs 3 et 4 pour assister aux funérailles de son père mort d’un cancer de la gorge, en pleines finales NBA. Sa prolongation de contrat et la confiance totale de Coach Sloan vient lui donner du baume au cœur avant d’attaquer sa saison sophomore.

Après 76 ans de carrière et 15 000 matchs de rang, Stockton se blessa enfin

Petit cataclysme à Salt Lake City avant le début de cette nouvelle saison 97-98 : John Stockton va rater une rencontre. Plusieurs, même. À 35 ans, il doit passer sur le billard pour la première fois (genou gauche), lui qui n’avait manqué que quatre petits matchs en treize saisons : deux pour une cheville foulée et deux pour une infection virale lors de la saison 88-89. Une longévité exceptionnelle, illustrée par sa troisième place dans l’histoire des séries de matchs consécutifs (609). D’autant que Stockton était connu pour ne jamais rater un entraînement, une séance muscu ou même un simple pick-up game.

Mais à l’évidence, le début de saison se fera sans lui. À la mène, c’est Howard Eisley, 24 ans, qui va devoir assurer la partition, avec le rookie Jacque Vaughn en doublure.

Howard Eisley propulsé titulaire pour le début de saison. Crédit : Sporting News

Eisley, qui vient à peine de se décoller l’étiquette de journeyman cet été-là, avait été coupé par Minnesota puis San Antonio au début de sa carrière (1994). Petit gabarit (à peine 80 kilos pour 1,88 m) il avait dû faire un détour par la CBA (ancêtre de l’actuelle G League) pour se relancer, faute de trouver sa place en NBA. Mais la saison précédente, sa première pleine, il avait trouvé son rôle : remplaçant attitré de Stockton. Peu de minutes (13 en moyenne), mais 82 matchs joués. Après une campagne de playoffs sans trembler (50 % aux tirs, 27 sur 28 aux lancers), Eisley avait gagné la confiance de Sloan pour assurer derrière la légende du Jazz.

Être le backup de Stockton n’est pas une mince affaire. Mais Eisley semble avoir ce qu’il faut, contrairement à ses prédécesseurs : pas assez bons (Jim Les, Delaney Rudd), branleurs (Eric Murdock), déclinants (Jay Humphries) ou inqualifiables (John Crotty). Durant l’intersaison, Eisley a même refusé une offre de ces cancres de Clippers, qui lui proposaient un poste de titulaire et un meilleur contrat. Mais après avoir goûté aux finales NBA, il ne se voyait pas quitter le train en marche de la seule équipe à lui avoir donné sa chance.

De nature discrète et timide, il va devoir prendre la lumière pendant deux mois à la place de celui que Jack Ramsay qualifiait de “best passer in half-court that the game has ever seen”.

Stockton sur le carreau, le début de saison est délicat. Trois défaites en quatre matchs, 10 points de moins marqués en moyenne par rapport à la saison passée, et lors du cinquième match, Utah peine à battre les Nuggets, l’une des pires équipes de l’histoire (Denver ne gagnera que 11 matchs cette année) : il faut un tir décisif de Bryon Russell pour s’en sortir, 91-89. Le casse-tête est réel pour Jerry Sloan. Greg Ostertag et Russell justement, qui tournent à 30 % aux tirs sur ce début de saison, sont rapidement sortis du cinq majeur au profit de Greg Foster et Adam Keefe. Pas d’amélioration notable. Six défaites en onze matchs, avec un calendrier pourtant favorable (Dallas, Vancouver, Denver deux fois).

Pour la faire simple, sans Stockton, Utah va perdre 7 fois en 18 rencontres. Avec Stockton, c’est 13 défaites pour 64 victoires. 61 % de victoires sans, 83 % avec. Pas besoin de faire un dessin.

Stockton va finalement manquer 18 rencontres durant cette saison 97-98. L’équivalent d’un petit séisme à Utah. Source : Moscow Pullman Daily News du 15 octobre 1997

L’affaire de la tarte dans la gueule : Shaq 1, Ostertag 00

Fort avec les faibles, faible avec les forts. L’aphorisme n’est pas glorieux, mais colle parfaitement à bien des pans de la carrière de Shaquille O’Neal.
En octobre 1997, en pleine période de match de présaison, le pivot des Lakers colle une tarte couchant de tout son long son homologue du Jazz, Greg Ostertag. Une cible facile : grand dadais maladroit, déjà moqué dans sa propre équipe, et surtout coupable d’avoir osé dire quelques mots ironiques sur le Shaq Daddy.

L’affaire ne sort pas de nulle part. Shaq rumine depuis des semaines. Lors des playoffs 1997, le Jazz a éteint les Lakers en cinq manches, et le Tag, loin d’avoir l’étiquette de foudre de guerre, a eu le culot de mettre par moment le Shaq dans sa poche. On ne parle pas de prendre le dessus, mais de bien le freiner quand même, ce qui, à l’époque, était quand même un effort à saluer. Ostertag va tourner à 4 contres sur la série (en seulement 27 minutes de moyenne), et le Shaq n’affichera même pas 50 % de réussite aux tirs.
Après la série, O’Neal s’énerve : “He’s not even that good. I’ll kill him next time.” Et Ostertag, un brin euphorique après avoir bloqué neuf tirs dans le match 5 décisif, se laisse aller à une petite punchline en conf’ de presse lorsqu’on lui demande son avis sur le niveau du Shaq par rapport à un Olajuwon :

Hakeem’s a classier guy. Nobody thinks I’ve done anything all year, especially Shaq. But I guess that’s why he’s playing golf, and I’m going to the Conference Finals.

Le 24 octobre, huit heures avant ce match d’entraînement, les deux équipes partagent le parquet du Forum. Les Lakers viennent de finir leur shootaround, le Jazz s’apprête à commencer le sien.
Shaq, blessé aux abdos, ne jouera pas ce soir-là mais il est là, en survet’ et choppe Ostertag dans les couloirs :

  • (Shaq) Hey, Ostertag ! Watch your mouth and just play. You don’t gotta talk
  • (Ostertag) Fuck you
  • (Shaq) Oh, fuck me ? Okay.

ET BAMMMM.
Une claque ouverte, pleine tête, plein fer. Le Tag en perd une lentille de contact. Quelques Lakers arrivés juste après la scène s’interposent pour éviter que ça tourne au cirque. Notons qu’aucun témoin n’a vu réellement ce qu’il s’est passé, la seule version étant celle du Shaq et de ses coéquipiers arrivés juste après. O’Neal fera le fanfaron pour se justifier :

I didn’t punch him. It was a mush. A push. Maybe a testosterone reflex. I’m in my house, and he tried to jump in my house. Had to show him he wasn’t that tough.

La NBA sanctionne : 10 000 dollars d’amende et un match de suspension.

Le match du soir vire au désastre. Ostertag, encore sonné, rate sept de ses huit premiers tirs, ne marque qu’un panier en dix minutes. Sloan finit par le sortir dès le premier quart-temps, puis pour de bon à la mi-temps. “I played like shit tonight,” avoue Ostertag. Quand il finit par parler à la presse, Ostertag dit être choqué par ce qui s’est passé. Trop naïf, il admet n’avoir rien vu venir. Et conclut maladroitement en complimentant Shaq sur son jeu.

O’Neal et Ostertag se sont affrontés 9 fois en carrière durant les playoffs. Ostertag gagne le duel 8 à 1. Crédit : NBAE via Getty Images

Dans le vestiaire, l’ambiance est délétère. Certains, comme Bryon Russell, taclent directement leur pivot :

Biggest pussy in the locker room, right there. And they’re paying him all that money

Le début de saison du Tag sera mauvais, comme vu plus haut, Sloan le sortant même du cinq titulaire au bout de quelques matchs. Ce n’est qu’en décembre qu’il affichera le niveau du rim protector attendu. Sous la houlette du nouveau préparateur physique, Mark McKown, Ostertag s’est enfin mis à bosser : cardio, renforcement… le tout avec la grâce d’un tracteur en montée. Allergique à tout effort physique, il se fait enfin violence.

Les résultats ont fini par se voir. Jerry Sloan, peu prodigue en compliments, reconnut l’effort :

He got a couple of dunks. And he hasn’t had many dunks all year long. That’s a sign of his conditioning.

Stockton dira à peu près la même chose sans l’aspect caustique de son entraîneur :

His concentration is getting better, and that’s the whole key for him. We’re a better team when he plays like that.

La revanche d’Ostertag sur le Shaq aura lieu quelques mois plus tard lors d’un sweep des familles en finale de conférence.

L’affaire de la mandale du Shaq sur Ostertag. Source : The Rochester Sentinel du 4 novembre 1997

Le spleen hivernal du Big Dog

Trois mois après la reprise, Antoine Carr n’a plus grand-chose du pitbull jovial que Salt Lake City avait adopté en 94. À 36 ans, le Big Dawg commence à regarder le jeu autrement : d’un peu loin sur le banc disons.

Carr, avec ses lunettes fumées et son allure de rockstar fatiguée, traîne sa carcasse sur le parquet plus par loyauté contractuelle que par plaisir. Un look de faux dur pour un vrai gentil. Crâne rasé, bouc de biker et lunettes teintées, cache en réalité un œil abîmé, conséquence d’une ancienne blessure qui l’oblige à se protéger de la lumière pour éviter les migraines. Sur le parquet, il aboie encore pour la foule, fidèle à son surnom, mais le cœur n’y est plus vraiment.

Tonio Carr, un des plus beaux style de la Ligue. Crédit : Sporting News

Alors qu’il jouait pour les Spurs en 1994, sa mère, depuis les tribunes, avait interpellé Karl Malone pendant un match contre le Jazz : « Trouve une place pour mon fils dans ton équipe ! » Malone, amusé, lui avait promis d’en parler. Parole tenue. Une semaine plus tard, le Jazz signait Antoine Carr. Depuis, le Big Dawg s’était fondu dans le paysage : un joueur populaire auprès des fans et un vétéran apprécié du vestiaire. Il récoltera même quelques voix pour le titre de meilleur sixième homme de l’année en 95.

Mais à l’hiver 97-98, la flamme vacille. Sa blessure aux ischios, survenue après le coup de gueule de Malone à Boise, l’a ralenti et miné moralement. L’idée de la retraite commence à s’installer. Cela aurait pu rester dans un coin de sa tête ou dans une confidence auprès des membres du staff, mais ce bon Tonio en parle d’abord à la presse locale. Riche idée.
Il confie ne plus aimer ce qu’est devenu le jeu. “Basketball used to be traveling, being with your teammates all the time, walking through the airport together, having dinner together.” Pour lui, les jeunes joueurs signent des contrats à plusieurs millions avant même d’avoir prouvé quoi que ce soit.

Il ne sait plus vraiment s’il compte encore dans les plans du Jazz, maintenant qu’Ostertag a décroché son gros contrat. Sloan, lui, ne l’aide pas : ses critiques publiques et ses sermons permanents ont fini par user le Big Dawg. Carr, homme sensible malgré son allure de colosse, supporte mal la dureté du maître de guerre Jerry Sloan. “If I’m not part of the team, then why am I here?”

Les déclarations de Carr devenues publiques, Sloan était bien forcé de prendre la suite. Le coach le convoque dans son bureau : il lui assure que l’équipe a besoin de lui, qu’il reste une pièce importante du vestiaire. Carr ravale sa fierté, accepte de rester et s’excuse auprès du groupe. Dossier suivant. Bien plus compliqué pour Coach Sloan.

Antoine Carr était donc à deux doigts de prendre sa retraite peu avant Noël 97, lui le vétéran de 36 ans. Il fera finalement encore deux saisons supplémentaires. (Utah gagnera ce match contre de pauvres Mavericks dans un score fleuve de 68 à 66). Source : The Deseret News du 12 décembre 1997

Work hard, shut up, and play defense : Jerry Sloan n’est pas un flan Mireille adepte du socioconstructivisme mais doit s’adoucir face au cancer de son épouse

Depuis toujours, Bobbye Sloan était la force tranquille du couple. L’opposé de Jerry. Lui le fumeur, buveur, insomniaque. “People die in bed”, était sa grande formule. Un amour de jeunesse, de lycée. Jerry a 15 ans, Bobby 16. Mariage en 1963. Trois gosses. Une équipe qui tourne.

Alors, quand les examens sont tombés, juste après les finales 97, la nouvelle a eu l’effet d’un coup de massue. Bobbye avait un cancer, détecté après plusieurs allers-retours discrets chez le médecin.

Bobbye n’a parlé de sa maladie à Jerry qu’après confirmation du diagnostic. Amené à expliquer ses absences pour accompagner son épouse de toujours, Sloan a bien du s’ouvrir à ses joueurs. Coup de froid.

Sloan ralentit la clope, la bière aussi. Il fut présent à chaque opération, à chacune des quatre séances de chimiothérapie. Le cancer avait été détecté tôt : les chances de rémission étaient bonnes. Bobbye termina sa dernière chimio quelques jours avant le retour de Stockton à la compétition, début décembre. Comme un signe. La franchise retrouvait son meneur, Sloan retrouvait un peu d’air. Bobbye se remettra cette fois-là, reprenant peu à peu des forces. Mais la rémission ne sera que temporaire : le cancer reviendra quelques années plus tard. Elle s’éteindra en 2004, à 61 ans, après plus de quarante ans passés aux côtés de Jerry.

Jerry and Bobbye Sloan en 1958 lors d’une fête lycéenne au McLeansboro High School

All-Star, No Fun

Ah, le All-Star Game 1998, l’affrontement Jordan / Kobe, Bird sur le banc de l’Est, les 23 points de Jordan et le titre de MVP… En vérité, un très mauvais ASG. Et pour Karl Malone, ce ne fut rien qu’une corvée.
L’événement, organisé cette année-là au Madison Square Garden, condensait tout ce qu’il détestait : une autocongratulation générale où tout le monde se suce les roues pour les médias.

À bientôt 35 ans, Malone n’avait plus la tête aux mondanités. Il préférait passer ces quelques jours à la maison, comme beaucoup de vétérans. D’autant plus que cette fois, ce cirque se fera sans Stockton à ses côtés, pour la première fois depuis dix ans, le meneur ayant raté trop de match.

It’s weird. I don’t think he’d ever admit it… but I think it’s one of those things where he’s probably more disappointed than anything because he has been here every year. Considering what he does for our team and for the game, I think he should be here.

Stockton n’était pas le seul vétéran à ne pas être là. Olajuwon, Pippen, Ewing… pas mal de blessés chez les cadors cette saison là.

Privé de son complice, Malone se retrouva entouré essentiellement de branleurs qu’il méprisait ouvertement, les knuckleheads, comme il les appelait. Parmi eux, Nick Van Exel, le meneur des Lakers, ironiquement celui qui avait pris la place de Stockton dans la sélection. L’un des jeunes qu’il ne supportait pas : grande gueule, égo surdimensionné, et symbole d’une NBA qui le dépassait.

Titulaire, Malone ne jouera que 17 petites minutes pour 4 points, son plus bas total en onze participations. Un match bidon, plombé par un Kobe désinvolte, envoyant chier le Mailman lorsque ce dernier voulu lui poser un écran sur son vis-à-vis, Jordan.

As far as I’m concerned, this is the worst All-Star Game I’ve been in. Everybody was going one-on-one. I went to set a pick for a guy and he told me to get out of there… Like I said, I’m not cut out for All-Star Games.

Il y a quand même eu un heureux pour le Jazz durant cette trêve du All-Star Weekend :

Pendant que Malone traînait des pieds à New York, Jeff Hornacek, lui, savourait le voyage. Pour lui, cette sélection au concours à trois points avait tout d’une récompense symbolique. À bientôt 35 ans (même année que le Mailman), le shooteur du Jazz participait pour la première fois depuis sept ans, poussé par sa famille :

My wife and kids had been pestering me all season about getting in so we could take them to New York City. I wasn’t counting on anything

17 points au premier tour, un tiebreak remporté 11-9 contre Dale Ellis, puis une finale maîtrisée contre Hubert Davis (16-10). Charlie Ward était également de la partie sur ce concours. Un billet de 20 000$ dans les poches, et un trophée de prestige pour Hornacek qui gagnera de nouveau le concours en 2000.

Rony Seikaly ou le récit d’un rendez-vous manqué

La blessure de Greg Ostertag n’aurait pas pu tomber plus mal, alors qu’il affichait enfin un bon niveau depuis l’hiver. Plusieurs jours qu’il traîne une douleur à la jambe qu’il pense être un simple bleu. Verdict : fracture de fatigue au péroné gauche, trois à six semaines d’absence.

Nous sommes à la mi-février 1998, juste après le All-Star Game. Utah active le plan d’urgence : trouver un pivot expérimenté capable de tenir la baraque pendant l’absence d’Ostertag. Et si possible meilleur que ce dernier, tant qu’à faire. Le Jazz tourne du feu de Dieu depuis le retour de Stockton, mais l’objectif de terminer premier de la Ligue pour avoir l’avantage du terrain pendant les playoffs sera plus difficile sans une bonne rotation dans la raquette.

L’option parfaite semble toute trouvée : Rony Seikaly, le Spin Doctor. 2m11, 110 kilos, ancien du Heat et du Magic, pivot offensif élégant, mais qui n’a jamais opéré dans des équipes compétitives. Meilleure progression de la Ligue en 90, le Seik avait deux qualités qu’Ostertag n’avait pas : un tir et des jambes pour courir. Le Jazz pense enfin tenir le complément rêvé pour Malone : un vrai pivot capable de marquer, pas seulement de poser des écrans ou de prendre des tampons de Shaquille O’Neal.

Greg Foster et Chris Morris. Le plus difficile aura été de trouver une photo avec les deux joueurs. Crédit :
Vince Bucci

Le deal paraît ficelé et semble presque trop beau : Utah envoie Chris Morris, Greg Foster et un premier tour de draft à Orlando. Tout le monde est prêt. Morris, déjà en short, se fait alpaguer dans le vestiaire avant le match contre Charlotte. On lui dit de se rhabiller. Même chose pour Foster. Vingt minutes avant le tip-off, les deux sont sommés de quitter la salle : « vous êtes tradés ».

Morris, lui, encaisse mal. Coincé dans un hôtel d’Orlando avec Foster, il comprend qu’il vient d’être expédié loin de la seule équipe où il pensait pouvoir relancer sa carrière. Dans le viseur de Sloan pour son attitude nonchalante et sa défense en porte de saloon, il prit la nouvelle comme une trahison personnelle. Ailier titulaire aux Nets de 88 à 95, Morris ne s’est jamais vraiment intégré à Utah : joueur athlétique mais indiscipliné et peu enclin à se fondre dans la rigueur sloanienne. Signé pour 9 millions sur trois ans, il n’avait jamais gagné le respect de son coach.

Foster pleure. Après avoir connu six équipes en sept ans, il s’était enfin trouvé une place à Utah, un rôle stable depuis 95. Quoiqu’il en soit, ils viennent de passer les examens médicaux avec le Magic, de poser en casquette Orlando, de participer à la séance de shoot… et soudain, on leur dit de ne pas bouger.

Car pendant ce temps, à Miami, Seikaly fait le mort. Quatre vols réservés par le Jazz pour le faire venir : aucun embarquement. Son agent réclame des garanties de contrat, ou plutôt l’absence de garanties : Rony veut que le Jazz ne s’engage pas sur les deux dernières années de son contrat. Il veut garder la main sur son avenir. En clair : jouer les six mois à Utah, puis se tirer là où il veut.

Les Layden (père et fils) et Jerry Sloan, eux, voient rouge. Pas question d’accepter un ultimatum d’un joueur. Surtout à Salt Lake City, temple de la discipline. Les heures passent, l’échéance de 20h approche. Le téléphone chauffe, personne ne bouge. À 19h59, Layden coupe court : “We’re done.”

Mais le cirque ne s’arrête pas là. Seikaly, fils d’un magnat libanais, élevé entre Athènes et Syracuse, a toujours aimé le confort, les lumières, la chaleur. Utah, ses montagnes et ses mormons, ce n’est pas son truc. Derek Harper, un an plus tôt, avait refusé un transfert vers le Jazz pour ce genre de raison. Et quelques jours avant l’affaire Seikaly, c’est Kenny Anderson qui avait fait sa diva dans le même style, lorsque Portland l’envoya à Toronto, refusa d’y mettre les pieds, forçant les canadiens à le retransférer 5 jours plus tard aux Celtics.
Le flou est total, et Seikaly, sans rien dire, le confirme. Quelques jours plus tard, il est envoyé… aux Nets. New Jersey. New York quoi.
Le Magic obtient ce qu’il voulait : se débarrasser du contrat. Rony, lui, retrouve une ville parfaite pour la bamboche.

Pourtant, Seikaly jure n’avoir jamais voulu saboter quoi que ce soit. Invité dans The Jungle with Jim Rome, le pivot sort la boite à cirage quelques temps après :

I definitely did not kill the deal. I had my bags packed and ready to go. It was a chance for me, once in a lifetime, to play for a team like Utah. Plus with Karl and John, two legends. I mean, all the positives, all the pluses are there, but it wasn’t in my hands. […] Stockton sets the hardest screens of anybody in the league. He’s so small, but he comes at you with his elbows locked up, and he ends up hitting you right in your spleen. I would rather have Shaquille O’Neal set a pick on me than John Stockton

Alors qui croire ? Pour Seikaly, le CV de joueur ressemble à un beau parcours de futur DJ (qu’il sera dès sa retraite sportive) : Floride deux fois avec Orlando et Miami, Californie avec les Warriors, NYC avec les Nets…). Utah aurait à l’évidence fait tâche pour un mec de la night comme le Seik. Bénéfice du doute.

Le Jazz, lui, restera avec son Ostertag moyennasse, son Adam Keefe et son Greg Foster, et surtout ses regrets. Qu’aurait donné ce Jazz 98 avec un véritable pivot face aux Bulls ? Jordan aurait de toute façon probablement trouvé une réponse toute faite à cette question.

Un pivot de la trempe du Libanais, capable de produire du 15 points – 10 rebonds au petit déjeuner, aurait fait tellement bien au Jazz. Crédit : Rocky Widner

Le retour à Salt Lake City de Chris Morris et Greg Foster, une fois le transfert avorté, fut un petit désastre. La franchise tenta maladroitement de détendre l’atmosphère en diffusant, avant leur premier match de retour, un highlight reel des deux joueurs sur le thème d’un sitcom des années 70, Welcome Back, Kotter. Une tentative de comédie mal placée. Les joueurs, gênés, ne savaient plus où se mettre. Foster lâchera sobrement : “That was ridiculous.”

Pour réconforter Chris Morris et Greg Foster, le président Frank Layden va sortir le grand jeu : un chèque-cadeau de 100$ chacun dans le restaurant de l’ancien pivot maison, Mark Eaton, dans le sud de Salt Lake City. Il leur rappelle, à sa manière qu’il y a des choses plus graves qu’un transfert avorté, en jouant la corde sensible de la menace imminente d’une attaque militaire américaine contre l’Irak. Attention, piratage cognitif de génie :

We are sending men to the Gulf. Leaving their jobs, being taken from their homes to go to war, so that you guys can play basketball. You have not made a single contribution to the country, or to the system, or anything else. So why don’t you try to have fun, enjoy it, and contribute to this team winning?

Extrait du livre « You Gotta Love it, Baby » de Hot Rod Hundley (ancien joueur des Minneapolis Lakers et commentateur historique du Jazz), affirmant que le transfert de Rony Seikaly à Utah était acté début février 98, mais que ce dernier ne s’est jamais pointé à Salt Lake City.

Le coude de Karl Malone 1, la mâchoire de David Robinson 0

D’aucun dirait que le Mailman était coutumier du fait : il est vrai qu’il existe pléthore de vilain coup de coude, fleurtant avec la limite de l’intentionalité, donné par Malone. Il faut dire aussi que parfois, on se demande si le mec en face ne le cherche pas, à foutre sa trogne à 12 centimètres d’un buffle comme le Mailman, toujours enclin à donner sa leçon pédagogique sur la notion d’espace vital. Respect du cylindre avant tout, on apprend ça dès les poussins. Causes / conséquences.

Mais dans ce cas précis, match de fin de saison régulière (8 avril 98), l’image est particulièrement vilaine. La veille, Utah s’en est sorti de justesse face aux Warriors 101-99 à l’extérieur avec un Malone des grands soirs : 56 points 9 rebonds 4 contres, à 62 % aux tirs (!). Back-to-back avec la réception des Spurs. Mais d’entrée, Malone va coucher David Robinson d’un horrible geste :

Robinson essaie de lui contester la position au poste. Malone reçoit la balle de Stockton, amorce son spin move habituel pour se dégager, et là BAMMMMM. Son coude gauche vient heurter de plein fouet le côté du crâne de l’Amiral. Le choc est si violent que Robinson s’écroule, inconscient, comme s’il venait de se prendre un coup de chevrotine.

Malone n’avait pas à se tourner de la sorte, coude sorti, pour se dégager du marquage de l’Amiral. Jeu dangereux, pas d’excuse. Instantanément, il se rend compte de la violence du coup, et le jeu est arrêté. Étonnamment, aucune réaction sanguine des joueurs des Spurs sur le moment. Personne ne venant s’en prendre au Mailman. Leur capitaine vient de se faire assassiner sous leurs yeux mais personne ne vient montrer un peu d’honneur face à l’affront de Malone. Est-ce que l’attitude immédiatement désolée de Malone, lui qui d’ordinaire, après un geste violent, continuait son chemin comme si de rien n’était, a calmé les esprits ?

Quelques secondes après le très vilain geste du Mailman sur l’Amiral. Crédit : NBAE via Getty Images

Le Delta Center se fige. Le public, d’abord silencieux, ne comprend pas. Malone lui-même reste pétrifié, tend une main vers Robinson avant de réaliser que le pivot des Spurs est KO. Les soigneurs se précipitent, le joueur ne bouge pas. Plus d’une minute passe avant que Robinson ne reprenne conscience.

Dans ce moment de flottement, l’arbitre siffle la faute contre Robinson (!) Incompréhension totale. L’ Amiral est envoyé de suite à l’hôpital.

Les Spurs, privés de Robinson, perdent 98-88. Tim Duncan va quand même chercher à rendre la monnaie de sa pièce à Malone, l’éclate au torse sans être sifflé. Mais le Mailman réplique avec un coup de coude dans les côtes, flagrant foul. C’est ensuite Will Perdue qui tente de venger son capitaine en essayant de ceinturer Malone en plein lay-up, mais c’est lui qui termine au sol…

Après le match, Malone passe par l’hôpital LDS de Salt Lake City avec Stockton pour rendre visite à Robinson, qui reste tout de même leur coéquipier lors des Olympiades 92 et 96, pour prendre des nouvelles et surtout s’excuser. Robinson déclarera plus tard qu’il ne savait pas si c’était du lard ou du cochon :

I don’t know. I wasn’t sure if Malone was sincere or whether he really had tried to hurt me.

Tu m’étonnes. Quoiqu’il en soit, l’Amiral est sonné, mais stable. Il a subi une commotion sans séquelle neurologique. Malone, lui, jure que c’était un accident (défense qui serait un peu courte dans un tribunal pénal on est d’accord) :

It’s just one of those things. When I turned, I hit him, but I didn’t mean to. You never like to see that happen to anybody… I was sorry that it happened to anybody. The disappointing thing is that a couple of his teammates said I should be suspended and that I tried to do it.

Ce quiproquo ne change rien : la NBA suspend Malone pour un match, assorti d’une amende de 5000 dollars, brisant sa série de 543 matchs consécutifs. Aujourd’hui, pareil excès de violence justifierait de rouvrir Alcatraz. Dans les années 90 ? Vous étiez juste privés de dessert.

Le seul match de la saison sans Malone tombe bien : c’est contre ces pauvres Clippers, 17 victoires – 65 défaites, décimés par les blessures (Isaac Austin et Eric Piatkowski, deux titulaires, sont blessés). Victoire tranquille d’Utah avec Hornacek (23 pts) et Eisley (22 pts) qui assurent l’intérim sans trembler.

Suffisant pour arracher la première place aux nez à la barbe des Lakers et des Sonics. 62 victoires, meilleur bilan de la Ligue a égalité avec … Chicago.

Fin de la première partie. Dans la suivante : direction les playoffs

En complément des articles de presse présentés, la lecture de deux ouvrages en particulier m’a permis d’écrire cet article :

To The Brink de Michael Lewis et You Gotta Love It Baby de Hot Rod Hundley, tous deux parus en 1998.

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